Sujet et corrigé d'une dissertation : L'hypocrisie est-elle condamnable ?

Publié le par Bégnana

Dans le Misanthrope (1666), Molière (1622-1673) présente en Alceste un ennemi de l’hypocrisie régnant dans la haute société. Or, il le présente comme tout aussi ridicule que le vice qu’il condamne.

C’est que l’hypocrisie consiste en une sorte de mensonge par lequel nous nous dissimulons vis-à-vis des autres, pour notre intérêt. Elle est fausseté. Aussi paraît-elle condamnable, non seulement du point de vue social, mais surtout du point de vue moral.

Mais la sincérité parfaite qui en est l’inverse consisterait finalement à toujours critiquer les autres s’il est vrai qu’aucun homme n’est sans défaut, ce qui conduirait à des relations sociales, voire morales, épouvantables.

Dès lors, on peut se demander si l’hypocrisie est toujours condamnable ou bien s’il y a des conditions qui justifient qu’on ne la condamne pas. N’est-elle pas un rôle social nécessaire ? Ne doit-on pas la condamner d’un point de vue moral ? N’est-elle pas une arme nécessaire dans l’adversité ?

 

La politesse est une forme d’hypocrisie nécessaire. Elle permet la sociabilité. En effet, s’il ne fallait pas souhaiter le « bonjour » à ceux qu’on n’apprécie pas, décrier à haute voix leur façon de se vêtir, etc. la vie en société serait impossible. C’est pourquoi il faut dissimuler aux autres ce qu’on pense d’eux : telle est la politesse. En ce sens l’hypocrisie n’est pas condamnable sur le plan social. Elle consiste à jouer un rôle selon son étymologie, non pas sur scène, mais en société. Elle n’est pas non plus condamnable d’un point de vue moral dans la mesure où cultiver la sociabilité, c’est permettre la meilleure vie possible avec les autres.

L’hypocrisie est condamnable dans les autres cas. En effet, lorsqu’elle vise à tromper l’autre sur soi, elle manifeste non pas l’intention de bien vivre avec les autres, mais au contraire de les tromper en vue de les utiliser. Ce qui ne veut toutefois pas dire qu’elle peut être condamnée du point de vue juridique car il serait assez difficile de déterminer le délit. Elle sera certainement un élément de qualification d’un acte délictueux en ce qu’elle montre une intention maligne. Sans acte, elle est en droit inconnaissable. L’hypocrite pur, à l’instar du Tartuffe (1669) de Molière, est le seul à le savoir. Et dans la mesure où il n’avoue pas être hypocrite, la question peut se poser de savoir s’il l’est en vérité. N’a-t-elle pas de vertu sur le plan moral ?

L’hypocrisie, même du criminel, n’est pas condamnable en tant qu’elle permet d’éviter le scandale, c’est-à-dire l’exposition du vice. En effet, montrer le vice est une incitation à le commettre. C’est au moins montrer qu’il peut être désirable. À l’inverse l’hypocrisie parce qu’elle est dissimulation cache le vice. Elle a au moins cela de bon. Aussi peut-on en un sens louer tous les tartuffes.

Cependant, ne pas condamner l’hypocrisie, n’est-ce pas rendre possible l’immoralité ? Pire, c’est accepter que l’immoralité prenne le masque de la moralité pour mieux s’incruster en l’homme. Dès lors, ne faut-il pas au contraire condamner en tout l’hypocrisie ?

 

L’hypocrisie ressortit à l’ordre du mensonge qui consiste à faire exception pour soi. Elle viole le principe du devoir selon Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs. En effet, c’est parce qu’une action est contraire au principe d’universalisation, c’est-à-dire au principe selon lequel seule est morale une maxime qui peut valoir comme loi universelle, qu’elle peut être morale. Toute autre action est condamnable dans la mesure où elle consiste à faire son bien apparent au détriment des autres. C’est que la forme de la loi montre ce que tous peuvent vouloir sans nuire aux autres s’il est vrai que le bien moral ne peut consister à ce qu’un seul profite et tous souffrent. Faut-il alors condamner la politesse qui paraît si nécessaire ?

Nullement car la politesse n’implique aucune hypocrisie. On sait à quoi s’en tenir avec elle. De la même manière que l’acteur joue un rôle, chacun joue son rôle social. Aussi de la même façon que nul n’est trompé par un acteur, nul n’est trompé par la politesse des autres. À quoi il faut ajouter que la politesse est le premier pas de la moralité puisqu’elle implique le respect des autres dans l’apparence du rapport, ce qui prépare un vrai et profond respect. C’est pourquoi l’hypocrisie vraie est toujours condamnable. Car elle est dissimulation qui use de tous les artifices pour masquer le sujet et le faire agir contre les autres et dans son seul intérêt. Mais n’est-elle pas au moins utile pour le sujet ?

En aucun cas, car le sujet hypocrite ne peut être corrigé dans ses défauts. Il faudrait qu’il se montre aux autres pour que ceux-ci puissent le révéler à lui-même, lui donner des conseils, lui dire la vérité sur soi. C’est ainsi par exemple que Socrate, au cours de son enquête, disait la vérité aux prétendus sages qu’il interrogeait sur leur savoir. Il leur permettait ainsi de se connaître eux-mêmes. Cette vérité, elle concernait la morale en ce qu’il invitait chacun à s’examiner selon l’Apologie de Socrate de Platon.

Néanmoins, si du point de vue moral l’hypocrisie est condamnable, il n’en reste pas moins vrai qu’il n’est pas impossible qu’elle soit utile lorsque la morale n’est pas possible. Mais est-il possible de définir les conditions qui font que l’hypocrisie n’est pas toujours condamnable ?

 

L’hypocrisie est nécessaire face aux criminels, aux ennemis. C’est qu’en effet, on ne peut simplement définir la morale par la forme de l’universalité. Il faut tenir compte également des conséquences. Même Kant en tient compte comme John Stuart Mill le note avec raison dans L’utilitarisme. C’est la raison pour laquelle on peut le suivre lorsqu’il soutient que lorsqu’on a affaire à des criminels, il est légitime de leur mentir s’il s’agit de protéger les autres ou soi-même. On peut donc dire que l’hypocrisie, en tant qu’elle consiste à se dissimuler est essentielle pour qui se trouve confronté longtemps avec des criminels.

L’hypocrisie est nécessaire lorsqu’elle permet de s’aider ou d’aider les autres dans l’adversité. La différence entre l’hypocrisie comme immoralité et l’hypocrisie qui n’est pas condamnable est que cette dernière n’a d’autre but que d’aider les autres ou de se sortir d’un mauvais pas. C’est ainsi qu’elle n’est pas condamnable lorsque le régime politique l’impose. On peut comprendre par exemple l’hypocrisie de Jean Meslier (1664-1729) qui, athée parce qu’il avait perdu la foi, demeura prêtre et apprécié pour sa bonté mais qui consigna sur papiers ses griefs contre le catholicisme. La peine qu’il encourrait sous l’ancien régime était la mort. Aussi Diderot, dans un texte qu’il ne publia pas, Entretien d’un philosophe avec la Maréchale de*** (1776), indique clairement que l’athée sera moral et hypocrite. De même on dissimulera ce que pensent les autres opposants au pouvoir.

Mais comme l’hypocrisie est condamnable en droit parce qu’elle rend impossible la confiance entre les hommes qui est indispensable pour la vie morale et sociale des hommes comme John Stuart Mill le soutient dans L’utilitarisme du mensonge en général, elle ne peut qu’être utile qu’en dernier recours. Autrement dit, c’est comme moyen pour parer à un danger et non comme attitude dans la vie que l’hypocrisie n’est pas condamnable. La seconde, en effet, fait de l’individu l’ennemi de tous les autres. À ce titre, il ne peut prétendre à ce qu’ils fassent son éloge.

 

Ainsi, le problème était de savoir si l’hypocrisie est toujours condamnable ou bien s’il y a des conditions qui justifient qu’on ne la condamne pas. Lorsqu’on la confond avec la politesse et de façon générale avec notre rôle social, elle ne paraît pas condamnable. Pourtant, du point de vue moral, elle est pire que le mensonge dont elle est la systématisation et n’a rien à voir avec la politesse qui est la première forme de respect des autres.

Il n’en demeure pas moins vrai que comme arme vis-à-vis des criminels et surtout contre des régimes politiques oppressifs, elle est louable si elle permet de préserver un espace de liberté, condition de la véritable vie morale.

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