Sujet et corrigé d'une dissertation : L'ignorance peut-elle être coupable ?

Publié le par Bégnana

Dans La colonie pénitentiaire (1919) de Franz Kafka (1883-1924), l’auteur relate l’exécution d’un condamné par une machine qui inscrit sur son corps le crime qu’il a commis. Il le découvre petit à petit. Il meurt au moment où, lisant entièrement le texte, il sait de quoi il était coupable. On est bien sûr frappé par l’absurdité d’une telle peine qui frappe quelqu’un qui ne sait pas de quoi il retourne.

Aussi, si l’ignorance absout, ou tout au moins ne montre nullement une culpabilité, à plus forte raison comment l’ignorance elle-même, pourrait-elle être coupable sans absurdité ? Et pourtant, qui ne sait pas paraît souvent responsable de son ignorance et coupable des erreurs et des fautes qu’elle entraîne.

À quelles conditions l’ignorance peut-elle être coupable ?

L’ignorance est coupable si le sujet n’a pas appris ce qu’il devait apprendre, s’il a des connaissances mais méconnaît leur limite et s’il ne se résout pas à chercher à sortir de son ignorance.

 

Qui ignore ne peut agir en connaissance de cause. Et pourtant, l’ignorance peut être coupable lorsque le sujet ne sait pas ce qu’il devrait savoir parce qu’il aurait dû l’apprendre. C’est pourquoi on condamne les fautes involontaires. Le conducteur de train qui n’a pas fait attention, le conducteur ivre ne peuvent invoquer leur ignorance comme excuse. Ils ne sont pas comme le médecin qui ne connaît pas de remède à une maladie. Par conséquent, il faut chercher à connaître. Pour cela, il faut se savoir ignorant. En tant qu’elle est connue, l’ignorance se sait et par conséquent si l’homme qui se sait ignorant ne cherche pas ou n’a pas cherché à connaître, il est bien coupable.

Or, nous devons faire non seulement ce que nous savons être bien ou mal, mais nous devons également apprendre ce que nous devons savoir : c’est une obligation. Car, celui qui ignore, s’il ne peut pas ou ne pouvait pas savoir au moment où il a agi, est innocent quoi qu’il se passe par ailleurs. Sinon, il est coupable. C’est le cas pour les connaissances techniques. Qui use d’un outil ne peut prétendre méconnaître qu’il est capable de faire du mal à quelqu’un d’autre. C’est une connaissance qu’il doit acquérir avant même que d’user de l’outil. Aussi l’ignorance où il peut être concernant les effets de ses actes ne l’innocentent pas : au contraire. Elle montre qu’il n’a pas rempli son obligation de chercher à connaître. Lorsque, dans Œdipe-roi de Sophocle (~496-~405 av. J.-C.), le héros apprend qu’il a tué son père et épousé sa mère à qui il a donné quatre enfants, la voyant qui s’est pendue, il se crève les yeux avec les agrafes d’or des vêtements maternels. Il se sent coupable quoiqu’il ait été ignorant, voire trompé, sur la véritable identité de ses parents.

Cependant, il faut reconnaître que cette ignorance n’est qu’apparente. Elle se situe plutôt dans une sorte de distraction puisqu’il n’y a pas d’efforts à faire. Aussi, lorsque le sujet ne sait pas quelque chose, il est clair qu’il ne peut agir en bien ou en mal. Dès lors, ne faut-il pas penser que l’ignorance n’est coupable que si et seulement si le sujet se révèle incapable de la déterminer ? En quoi est-il fautif ?

 

C’est que l’ignorance ne peut être coupable lorsqu’elle est pure ou naturelle. Tout homme naît ignorant et dès lors, ses pensées ou ses actes ne peuvent être ni faux ni mauvais. En effet, il ne juge pas dans la mesure où l’enfant ne dispose pas de l’usage de sa raison. Par contre, il peut contracter des préjugés comme Descartes le remarque à juste titre dans ses Principes de la philosophie (première partie, art. 1). Mais ils ne lui sont pas imputables. Qui sait qu’il est ignorant ne peut non plus être dans la faute. C’est qu’en effet, lorsqu’il agit, c’est en sachant qu’il ne sait pas. À l’instar de Socrate, il obéira aux lois de la cité en quoi résidera pour lui la justice, autrement dit, il sera fidèle au poste qu’on lui a confié (cf. Platon, Apologie de Socrate, 28d). Qui donc sait qu’il ignore, ne peut être coupable. Seuls donc ceux qui ignorent tout en croyant savoir sont finalement répréhensibles. C’est ceux que Pascal appelle dans les Pensées les demi habiles (Lafuma n°90). En quoi sont-ils donc coupables s’ils sont ignorants ?

C’est qu’ils méconnaissent les limites du savoir humain, voire les limites de leur savoir. On peut avec Pascal, toujours dans les Pensées (Lafuma 83) soutenir qu’ils jugent toujours mal parce qu’ils croient savoir alors qu’ils ne savent pas. Le pur ignorant ou l’ignorant savant juge bien, le premier parce qu’il ne prétend pas savoir, le second parce qu’il sait ne pas savoir. Les ignorants qui croient savoir font donc preuve comme Kant le montre dans sa Logique de suffisance. Ils ont bien des connaissances, mais sont incapables de les évaluer, c’est-à-dire d’en cerner les limites. Ils sont analogues aux gens de métier qui, selon l’Apologie de Socrate, savent quelque chose mais croient savoir plus qu’ils ne savent notamment dans les choses les plus importantes, c’est-à-dire dans les questions morales. La prétention de savoir empêche d’apprendre, surtout donc ce qu’est le bien et le mal.

Néanmoins, cette ignorance demeure en apparence un état de fait. Dans son parcours, l’individu n’a pas accédé au stade suprême de la sagesse humaine qui est conscience de ses limites ou il n’a pu y accéder par la force des choses. Il ne peut en être coupable. Encore faut-il pour qu’il le soit que le sujet se montre responsable de cette ignorance pour qu’il y ait un sens à le considérer coupable ?

 

C’est qu’en effet, dans quelle mesure la connaissance a-t-elle le sujet pour origine ? C’est que pour savoir, il faut vouloir savoir. Lorsqu’on doute, c’est-à-dire hésite quant au vrai et au faux, au bien et au mal, il est toujours possible de ne pas affirmer ce qu’on se représente. Toute croyance, toute opinion, tout préjugé n’est finalement rien d’autre qu’une faiblesse de la volonté qui affirme ou nie plus que ce que le sujet sait véritablement. C’est une négation du doute qui est logiquement premier. Or, l’ignorance consiste fondamentalement à croire savoir ce qu’on ne sait pas, c’est-à-dire finalement à croire. Car, croire, c’est affirmer comme vraie (ou fausse) une représentation pour laquelle les preuves sont insuffisantes. C’est ainsi qu’on dira « je crois que » indiquant clairement qu’on est conscient de l’insuffisance de ce qu’on avance. Celui qui a la foi, c’est-à-dire qui croit en quelqu’un, montre sa volonté de croire en ce qu’il le fait abstraction faite de toute preuve. Il faudrait donc en toute rigueur suspendre son jugement. On ose quand même soutenir ce qu’on appelle parfois « son » opinion, qui n’est rien qu’une opinion mais qui permet alors de prétendre avoir quelque chose à dire sur un sujet auquel on n’entend strictement rien. On soutient que sa foi est la seule vraie. Et dès lors, toutes les iniquités qui résultent de cette ignorance sont coupables. Mais en quoi cette ignorance elle-même est-elle une faute ?

C’est qu’elle repose sur un défaut de volonté. En cela, l’ignorance entendue comme le fait de s’en tenir à l’opinion, peut être imputée au sujet comme une faute. En effet, le sujet ne s’en tient à la vraisemblance ou à la “probabilité” dans ses jugements comme le fait celui qui, lorsqu’il doit agir, ne peut savoir, soit par manque de données, soit à cause de l’urgence de l’action. Dans ce cas, l’ignorance n’est pas coupable car elle ne repose pas sur la volonté de ne pas savoir. Par contre, lorsque le sujet ne veut pas savoir, quitte à se distraire ou à s’étourdir en répétant les opinions communes et éculées comme s’il venait de les inventer, son ignorance est bien coupable en ce qu’il se dispose ainsi non seulement à ignorer le bien, mais à faire le mal.

 

    Pour finir, nous nous demandions à quelles conditions l’ignorance peut être coupable. Il ne suffit pas que le sujet ne sache pas ce qu’il aurait dû apprendre, ni qu’il ignore les limites de son savoir en faisant ainsi preuve de suffisance. Il faut surtout qu’il ne veuille pas connaître. C’est cette volonté de ne pas savoir ce qu’il y a à faire ou non qui constitue la culpabilité propre à l’ignorance.

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