Sujet et corrigé d'une dissertation : Le doute est-il favorable ou non à la liberté de conscience ?

Publié le par Bégnana

La lutte pour la liberté de conscience, c’est-à-dire pour avoir le droit de croire ou de ne pas croire, notamment en matière religieuse, appartient à l’histoire de l’Occident depuis au moins le xvi° siècle à tel point qu’elle nous paraît une évidence.

Or, la liberté de conscience ne peut être réelle que si le sujet remet en cause les croyances provenant des autorités. Autrement dit, le doute paraît favorable à la liberté de conscience.

Pourtant, le doute présuppose que des croyances détruites de sorte que la liberté de conscience paraît possible indépendamment de lui, autrement dit, il ne lui est pas nécessairement favorable.

On peut donc se demander si le doute est ou non favorable à la liberté de conscience. Le doute peut être examiné en tant que principe de remise en cause. Il peut être confronté au dialogue. Il peut s’examiner du point de vue de l’appréhension du principe de la liberté de conscience.

 

 

La liberté de conscience entendue superficiellement signifie le droit accordé à l’individu d’avoir telle ou telle croyance sans que l’autorité publique puisse la lui prescrire. Cette autorité peut être la cité comme dans l’Antiquité qui prescrivait la religion obligatoire. Le procès instruit comme Socrate le montre puisqu’il lui était reproché de ne pas reconnaître les dieux de la cité. Cette autorité peut être l’Église comme dans le catholicisme qui prétend détenir la Vérité. La liberté de conscience s’oppose donc au principe d’autorité selon lequel ce qu’il faut penser appartient à une institution ou à un maître qui détient le vrai. Qui change d’autorité ne fait pas vraiment preuve de liberté de conscience. Or, pour se libérer de l’autorité, il faut commencer par en douter s’il est vrai que les croyances ont pour source la coutume comme Montaigne le soutient dans les Essais (I, 23). Croyances tellement enracinés que nous les croyons naturelles et donc fondées. Et c’est en les opposant les unes aux autres qu’on peut se libérer dans leur prégnance intellectuelle et accéder à la liberté de conscience. Mais ce scepticisme est-il suffisant puisqu’il ne dit rien de ce qu’il faut penser ?

De ce point de vue, différent du doute sceptique, le doute méthodique tel que Descartes l’a pensé est absolument favorable à la liberté de conscience. C’est qu’il repose sur la décision de remettre en cause toutes les opinions jusque là acceptées pour découvrir la vérité comme l’indique la première des Méditations métaphysiques. Dès lors, acte libre, le doute méthodique, éliminant toute autorité extérieure est bien favorable à la liberté de conscience. S’il débouche sur l’affirmation d’un premier principe de la philosophie, le « je pense donc je suis » ou « je suis, j’existe », c’est en tant qu’il se montre comme l’expression même de la liberté du sujet. Un tel principe a bien pour source le doute voulu. Il se manifeste comme indubitable malgré le doute qui est bien l’instrument de sa découverte. Le doute méthodique est donc favorable à la liberté de conscience.

Cependant, le doute étant général, s’il sape les principes, il laisse intact les opinions particulières. Ainsi, les préjugés qui sont l’implantation de l’autorité de notre culture en nous risquent de demeurer actifs à notre insu. Dès lors, la liberté de conscience ne peut-elle pas se passer du doute grâce au dialogue ?

 

Par dialogue, il faut entendre le fait de rechercher en questionnant l’autre ce qu’il en est de son propre savoir. C’est Socrate qui est le modèle du dialogue. Intrigué par l’oracle d’Apollon qui le désignait comme l’homme le plus sage, lui qui pensait ne pas l’être et qui pensait en même temps que le Dieu ne pouvait mentir, il se mit à interroger tous les hommes qui passaient pour sages. En ce sens le dialogue procure une liberté de conscience effective par la confrontation avec d’autres de chair et d’os. Dans le doute solitaire, chacun décide du point jusqu’où il doute et de l’angle du doute. En doutant des principes, Descartes conserve malgré tout des croyances particulières qu’il n’examine jamais. Rien n’assure alors qu’il ne reste pas soumis à l’autorité. Dans le dialogue, il m’est impossible de ne pas tenir compte de ce que l’autre pense. C’est pour cela que la liberté de conscience est d’autant plus grande qu’elle est accompagnée comme à Athènes de la liberté de parole (grec : isègoria).

Et le dialogue a pour autre vertu de répandre la liberté de conscience là où le doute n’a qu’un effet paralysant. C’est qu’en effet, dans l’Apologie de Socrate de Platon, le personnage éponyme relate comment les jeunes gens riches l’imitent en interrogeant ceux qui passent pour savoir. Dès lors, comme Socrate, ils permettent une prise de conscience de l’ignorance, condition pour accéder à une véritable liberté de conscience. C’est qu’elle ne consiste pas simplement à changer d’opinions comme une girouette au gré des effets persuasifs. Elle réside dans la capacité à juger par soi-même.

Il n’en reste pas moins vrai que le dialogue doit déboucher sur le doute. En effet, tel est l’état de celui qui prend conscience de son ignorance. Finalement, le doute paraît favorable à la liberté de conscience comme étant un de ses moments. Mais la paralysie qu’il provoque peut entraîner tout au contraire le refus du dialogue. Le procès et la mort de Socrate le prouvent. Dès lors, faut-il plutôt penser que ce n’est pas le doute qui est favorable à la liberté de conscience mais plutôt la saisie des véritables principes ?

 

En effet, le doute est un trouble de l’esprit. Il hésite. Il ne sait où se tourner. Ou plutôt, un tel trouble conduit l’esprit à se retourner vers ses habitudes car, il faut bien penser quelque chose. La liberté de conscience n’est pas l’absence de pensées. C’est en cela que le doute n’est pas favorable à la liberté de conscience. L’individu reste finalement attaché à l’autorité de la coutume, de l’habitude qui donne à l’esprit un contenu. Platon en donne une illustration saisissante dans l’allégorie de la caverne qui ouvre le livre VII de La République. Des prisonniers sont attachés depuis l’enfance dans une caverne. Ils ne peuvent que regarder son fond où se projettent les ombres d’objets passant derrière eux, portés par des hommes cachés par un mur et éclairés par un feu au loin sur une hauteur de la caverne. L’un d’eux est libéré. On le tourne du côté des objets qu’il ne voyait pas. La lumière l’éblouit. Il est bien pour le moins dans une situation de doute. C’est qu’il se souvient de ce qu’il a vu et a du mal à voir. Il ne peut qu’y avoir hésitation de son esprit. En outre, il est incapable de répondre aux questions qu’on lui pose sur l’essence de ce qu’il voit. Il va vouloir retourner là d’où il vient. Bref, il va rester attaché à ses opinions.

Aussi le doute n’est au mieux que le plus bas degré de la liberté de conscience et ne lui est pas favorable en tant que tel. C’est l’inverse. Il faut qu’il y ait liberté de conscience pour que le doute soit possible. En effet, qui est détaché de l’autorité peut douter au sens d’hésiter quant à la vérité d’une proposition. Il la constitue alors en hypothèse.

C’est pour cela que le doute est subordonné à la recherche qui ne peut pas ne pas s’appuyer sur des principes ou des présuppositions. On le voit dans l’allégorie de la caverne. C’est lorsqu’il a vu le Soleil, source de toute lumière et toute vue, bref, image du principe de la connaissance et de la réalité, que l’ancien prisonnier est enfin délivré. Le doute ne peut qu’être qu’une conséquence du principe sur lequel se fonde la liberté de conscience, à savoir que l’individu a le droit et l’autorité en lui pour trouver par lui-même la vérité. Quelle que soit la façon dont il a acquis le principe de la liberté de conscience, l’individu peut user favorablement du doute.

 

 

Ainsi le problème était de savoir si le doute est ou non favorable à la liberté de conscience. S’il apparaît tel dans un premier temps, c’est parce que le doute paraît détacher l’esprit des croyances acquises dans et par le groupe. Et pourtant, c’est moins le doute que le dialogue qui nous est apparu comme favorable à la liberté de conscience de sorte qu’il ne l’est pas vraiment. Il en est un effet. Et encore le dialogue semble une sorte de doute alors qu’il est lui-même rendu possible par le principe de la liberté de conscience, à savoir que tout homme peut accéder par lui-même à la vérité.

 

Patrice Bégnana

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