Sujet et corrigé d'une dissertation : Leibniz contre la liberté d'indifférence

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

Il ne faut pas s’imaginer cependant que notre liberté consiste dans une indétermination ou dans une indifférence d’équilibre, comme s’il fallait être également incliné du côté du oui et du non, et du côté des différents partis, lorsqu’il y en a plusieurs à prendre. Cet équilibre en tous sens est impossible ; car si nous étions également portés pour les partis A, B et C, nous ne pourrions pas être également portés pour A et pour Non A. Cet équilibre est aussi absolument contraire à l’expérience, et, quand on s’examinera, l’on trouvera qu’il y a toujours eu quelque cause ou raison qui nous a incliné vers le parti qu’on a pris, quoique bien souvent on ne s’aperçoive pas de ce qui nous meut ; tout comme on ne s’aperçoit guère pourquoi, en sortant d’une porte, on a mis le pied droit avant le gauche, ou le gauche avant le droit.

Leibniz, Essais de théodicée.

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

[Ce texte est le numéro 35 de la première partie des Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal de Leibniz (1646-1717) publié en 1710.]

 

Corrigé

 

Être libre, c’est fondamentalement choisir. Or, pour choisir, il faut avoir plusieurs partis différents. Et il semble qu’il faut qu’ils soient de même valeur car si l’un est plus important que les autres, n’entraîne-t-il pas nécessairement la volonté ? Dès lors, il n’y aurait de liberté que d’indifférence. Pourtant, lorsqu’on je choisis le meilleur, comment pourrais-je ne pas être libre ?

C’est le problème de savoir si l’indifférence définit la liberté dont traite Leibniz dans ses Essais de Théodicée. L’auteur réfute l’idée que la liberté repose sur un choix sans motif déterminant.

Or, on peut alors se demander si cela ne revient pas à nier la liberté. Pour cela, on verra d’abord ce qu’il faut entendre par liberté d’indifférence. Puis on analysera l’aspect logique du choix avant d’examiner notre expérience du choix.

 

Leibniz oppose la négation de la définition de la liberté comme indétermination ou équilibre qu’il soutient à ce qu’il a dit précédemment. Puisqu’il parle de notre liberté, il faut comprendre qu’il l’a affirmée ou plutôt qu’il soutient la thèse que nous sommes libres. Par là donc il faut entendre que nous pouvons choisir sans être déterminé. Aussi sa négation de la définition de la liberté comme indétermination ou indifférence d’équilibre implique-t-elle de chercher à savoir ce que pourrait être alors la liberté.

Il précise ce qu’il entend par là en explicitant ce que serait la dite liberté si elle existait [« comme si »]. Elle consisterait donc d’une part à être inclinée de façon identique par l’affirmation ou la négation. Elle consisterait d’autre part à être inclinée vers les différents partis. Qu’est-ce à dire ? Leibniz parle d’indétermination ou d’indifférence. On peut penser qu’elles se distinguent. La première concerne plutôt la volonté. Dire qu’elle est indéterminée signifie qu’elle est dans l’hésitation quant à l’affirmation et à la négation. La seconde concerne plutôt la force des différents partis qui doivent être équivalente. C’est d’ailleurs ainsi que Descartes pense l’indifférence comme il le rappelle dans une Lettre du 9 février 1645 au père Mesland. Aussi rappelle-t-il à son interlocuteur que c’est pour cela qu’il l’avait définie le plus bas degré de liberté (cf. Méditations métaphysiques, Quatrième méditation). Car argumente-t-il, on est d’autant plus libre qu’on connaît ce qu’il faut faire. On est libre même s’il n’y pas d’indifférence de sorte qu’elle n’est pas la définition de la liberté. Toutefois, Descartes précise que si on veut appeler indifférence la capacité de la volonté de choisir sans être déterminé par quelque cause, il n’y voit pas d’inconvénient. N’est-ce pas là l’indétermination dont parle Leibniz ? Si l’on veut dire par là que la volonté est libre en tant qu’elle pourrait agir sans détermination au sens de sans mobile, ce n’est pas la thèse cartésienne. En effet, le philosophe précise que lorsqu’on agit contre le vrai ou le bien, c’est pour un mobile, à savoir affirmer son libre arbitre. Par conséquent, il ne conçoit pas le libre arbitre comme indétermination. Par contre, il soutient que le mobile ne détermine pas la volonté puisque c’est elle qui le choisit. Il n’y a pas là un problème d’équilibre.

Ces précisions relatives à la doctrine cartésienne permettent de voir que la critique que fait Leibniz est circonscrite à l’idée que pour qu’il y ait liberté, il faut qu’aucun mobile ne soit plus fort qu’un autre pour la volonté et que les mobiles soient égaux entre eux. L’âne de Buridan qui a aussi faim que soif a une volonté indéterminée et l’avoine et l’eau étant à égale distance se retrouve dans la situation d’indifférence. Et s’il était doué de libre arbitre, sa volonté serait dans une indétermination d’équilibre puisqu’elle serait inclinée aussi bien par la faim que par la soif.

Or, l’indétermination d’équilibre ou l’indifférence d’équilibre ne sont-elles par, à défaut d’être la définition de la liberté, une possibilité ?

 

C’est précisément ce que nie Leibniz en un premier argument qui est purement logique. Il le propose sous la forme d’une sorte de formule logico-mathématique ou des motifs possibles sont désignés par les lettres A, B, C. Il admet donc par hypothèse qu’il peut y avoir différents motifs qui s’exercent en quelque sorte sur la volonté et entre lesquels elle a à choisir. C’est précisément l’hypothèse qui correspond à la définition de la liberté qu’il critique comme indétermination ou indifférence d’équilibre telle qu’on la représente habituellement avec l’âne de Buridan. Dans l’hypothèse où il eût été libre, il aurait choisi de boire ou de manger et ne serait pas mort de soif. Dans ce cas, ce n’est pas le mobile qui détermine la volonté. Elle est indéterminée. En ce qui concerne l’indifférence au sens propre, elle réside dans la fiction de l’âne de Buridan dans le fait qu’il est à égale distance de son avoine et de son eau. Là encore, doué de libre arbitre, il aurait choisi malgré l’indifférence ou plutôt l’indifférence aurait montré le choix. Que veut donc dire Leibniz en affirmant que l’équilibre est impossible ?

Justement, s’il y a plusieurs partis, il est impossible pour chacun d’entre eux que soient simultanément possible le parti et sa négation. Dans la formule de Leibniz A et non A ne sont pas possibles en même temps. Ce serait une contradiction. Notre âne de Buridan par exemple ne peut pas en même temps avoir faim et ne pas avoir faim. Or, soit on comprend que chaque parti s’ajoute aux autres et alors il y a une pluralité de déterminations, soit on comprend que chaque parti implique la négation des autres, et c’est précisément ce qui est impossible. Par conséquent, dans la première hypothèse, les différents partis ne produisent aucune indétermination ce qui suppose qu’ils sont compatibles. Dans la seconde, un des partis doit dominer les autres. Ainsi, l’équilibre est bien logiquement impossible.

Toutefois, il peut se faire que nous ne nous sentions pas plus poussés par un parti qu’un autre. Si donc on admet que l’essence du libre arbitre est dans la conscience que nous en avons, l’expérience montrerait que cette indétermination ou indifférence d’équilibre existe même si logiquement nous n’arrivons pas à nous la représenter. Mais, l’expérience le montre-t-elle ?

 

C’est ce que Leibniz nie. Pour cela, il se place sur le terrain de l’examen rétrospectif, ce que marque l’usage du futur. Autrement dit, il peut se faire qu’au moment de l’action, le mobile qui nous pousse à agir ne nous apparaisse pas. Après, l’examen, c’est-à-dire la réflexion, nous permettra de le découvrir. Si donc nous le découvrons après coup, c’est que notre conscience nous montre que nous avons agi sans indétermination. Plus précisément, Leibniz indique qu’il y a toujours quelque cause ou raison qui explique l’action. Qu’est-ce à dire ?

S’il s’agit d’une cause au sens strict, elle détermine l’action nécessairement. Dès lors, on ne comprend pas ce que serait notre liberté. En effet, pour que l’action soit libre au sens du libre arbitre, il faut que le sujet ait le choix. Et pour qu’il y ait choix, il faut que l’acte ne soit pas nécessaire. Il doit pouvoir être autrement. Autrement dit, il doit être contingent. Mais l’acte ne peut pas être causé par un autre acte antérieur sans quoi il ne serait pas contingent mais nécessaire, quoique conditionnellement. Il faut donc que l’acte n’ait pas de cause à proprement parler. C’est ce que signifie l’idée de choix. Donc, si le choix est déterminé par une cause, ce n’est plus un choix. Quant à la raison, elle peut être définie comme l’expression de la cause au sens strict. Autrement dit, dire que la faim est la cause du mouvement de l’âne, ou dire qu’on donne comme raison à son mouvement la faim revient au même. Si c’est ce qui le fait agir, alors il n’est pas libre et l’homme non plus.

Mais le terme de raison désigne aussi ce pour quoi on agit. En ce sens, la raison se distingue de la cause au sens strict. Et on parle aussi de cause pour dire pour quoi on agit, lorsqu’on parle par exemple d’une grande cause. Ainsi on dira que la vengeance est la raison ou la cause du crime. On l’impute au criminel. Bref, la liberté telle que Leibniz la pense est un choix qui a toujours une cause ou une raison qui ne nécessite pas l’action. On pourrait dire que s’il n’y a aucune indifférence possible en quel que sens que ce soit, la liberté sera le choix du meilleur ou plutôt de ce qu’on croit tel. Mais est-ce le choix qui fait la raison ou la raison le choix ? Dans le premier cas, le choix est indéterminé vraiment s’il y a un certain équilibre des raisons. C’est ce que Leibniz nie. Dans le second, le choix ne peut pas être autre et on ne comprend plus en quoi il y a choix.

En outre, pour montrer que le choix a toujours a une raison, Leibniz explique que ce n’est qu’après coup qu’on aperçoit la cause ou raison. Apercevoir, c’est être conscient. Au moment d’agir donc, nous ne l’étions pas. Si donc nous pouvons agir sans être conscient, on ne comprend pas comment on pourrait choisir. L’exemple que prend Leibniz est très clair. Lorsqu’on sort d’une porte, dit-il, on ne sait pas pourquoi on a mis d’abord un pied plutôt que l’autre. Selon lui, il y a nécessairement une raison. Or, si on ne s’en aperçoit pas, c’est qu’on n’a pas choisi le pied à déplacer en premier. On peut penser que c’est un automatisme, une habitude. Elle peut résulter d’un choix antérieur s’il est vrai qu’une habitude se contracte à partir d’un choix comme Bergson analyse l’automatisme dans sa conférence intitulée La conscience et la vie (in L’énergie spirituelle, 1919). Or, justement l’acte n’est pas choisi quand il est automatique. Si donc on en fait le modèle de toutes nos actions, aucune ne sera libre.

 

Disons donc pour finir que le problème dont il est question, dans cet extrait des Essais de théodicée de Leibniz, est de savoir si la liberté peut se définir par une indétermination ou indifférence d’équilibre. On entend par là que la volonté a plusieurs raisons différentes, voire opposées d’égales forces et une situation extérieure où les différentes possibilités de réalisations de ses raisons sont équivalentes. Le philosophe nie que logiquement on puisse le soutenir car ce serait contradictoire. Il le nie quant à notre expérience puisque notre conscience après coup peut toujours trouver la raison qui nous a fait agir.

Toutefois, comme il en vient à affirmer que notre liberté n’exclut nullement que nos actes ont toujours une cause ou une raison, il reste difficile de concevoir la liberté du choix.

On pourrait donc finalement se demander s’il est possible et comment de penser la liberté en niant le libre arbitre.

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