Sujet et corrigé : expliquer un texte de Merleau-Ponty extrait de la "Phénoménologie de la perception" sur la signification métaphysique de la pudeur

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

Il faut sans aucun doute reconnaître que la pudeur, le désir, l’amour en général ont une signification métaphysique, c’est-à-dire qu’ils sont incompréhensibles si l’on traite l’homme comme une machine gouvernée par des lois naturelles, ou même comme un « faisceau d’instincts », et qu’ils concernent l’homme comme conscience et comme liberté. L’homme ne montre pas ordinairement son corps, et, quand il le fait, c’est tantôt avec crainte, tantôt avec l’intention de fasciner. Il lui semble que le regard étranger qui parcourt son corps le dérobe à lui-même ou qu’au contraire l’exposition de son corps va lui livrer autrui sans défense, et c’est alors autrui qui sera réduit à l’esclavage. La pudeur et l’impudeur prennent donc place dans une dialectique du moi et d’autrui qui est celle du maître et de l’esclave : en tant que j’ai un corps, je peux être réduit en objet sous le regard d’autrui et ne plus compter pour lui comme personne, ou bien, au contraire, je peux devenir son maître et le regarder à mon tour, mais cette maîtrise est une impasse, puisque, au moment où ma valeur est reconnue par le désir d’autrui, autrui n’est plus la personne par qui je souhaitais d’être reconnu, c’est un être fasciné sans liberté, et qui à ce titre ne compte plus pour moi. Dire que j’ai un corps est donc une manière de dire que je peux être vu comme un objet et que je cherche à être vu comme sujet, qu’autrui peut être mon maître ou mon esclave, de sorte que la pudeur et l’impudeur expriment la dialectique de la pluralité des consciences et qu’elles ont bien un signification métaphysique.

Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945).

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Corrigé

 

Devant Troie Homère décrit des bras, des jambes, des têtes mais jamais véritablement un corps. Qu’est-ce que cela fait d’avoir un corps ? Est-ce une simple nécessité naturelle ou bien notre corps est-il un signe de notre réalité métaphysique ? Et si oui laquelle ?

Tel est le problème que résout Maurice Merleau-Ponty dans cet extrait de sa Phénoménologie de la perception. Le philosophe veut montrer que les phénomènes liés au corps n’ont de sens que par rapport aux hommes pensés comme sujets qui se vivent dans l’intersubjectivité, c’est-à-dire comme des êtres conscients et libres qui doivent se montrer comme tels aux autres. C’est la pudeur qui lui sert ici d’exemple privilégié en tant qu’elle révèle une intention pour le sujet d’être reconnu libre.

Merleau-Ponty expose d’abord la thèse de la signification métaphysique des attitudes corporelles. Il la montre à propos de la pudeur. Il peut alors en tirer la conséquence relative à la signification métaphysique du corps pour le sujet.

 

L’extrait commence par l’exposition de la thèse de Merleau-Ponty. Il énumère la pudeur, le désir et l’amour en général dont il affirme la signification métaphysique. La pudeur consiste matériellement à masquer certaines parties du corps, celles précisément qui sont censées suscitées le désir. De là, Merleau-Ponty peut parler de l’amour en général.

Il précise ce qu’il entend par signification métaphysique. En effet, il rejette l’explication des attitudes corporelles d’abord par la définition de l’homme comme machine que gouverneraient des lois naturelles. On entend par là l’expression de rapports universels et nécessaires entre les phénomènes. Autrement dit, il rejette une explication physique de l’homme, y compris de son corps. Il faut prendre d’abord le terme métaphysique en son sens ordinaire de ce qui est une réalité non physique. Remarquons pour notre part qu’une telle explication serait tout aussi métaphysique en ce sens qu’elle poserait ce qu’est le corps de l’homme en principe s’il est vrai que la métaphysique est la science des premiers principes selon l’ouvrage éponyme d’Aristote (cf. Métaphysique, livre G).

Une explication selon des lois naturelles de la pudeur, du désir et de l’amour en général consisterait à en faire des réactions physiques, des sortes de montages automatiques. Et il est vrai en effet, que pudeur, désir et amour semblent se faire en nous sans la collaboration de notre volonté. D’où l’explication chez Descartes des réactions physiologiques comme un analogue de la machine (cf. Principes de la philosophie, Quatrième partie, article 255).

Il rejette ensuite une explication des phénomènes du corps de l’homme qui le comprendrait comme « faisceau d’instincts ». Or, l’instinct désigne un comportement inné, uniforme et spécifique qui régit le comportement du vivant. Dire que l’homme en son corps serait un « faisceau d’instincts » signifierait qu’il pourrait être expliqué de façon purement biologique, autrement dit là encore il n’y aurait pas de signification métaphysique au sens ordinaire.

Cela reviendrait à dire que nous cacherions notre corps par instinct et non dans une intention consciente. De même, le désir sexuel ou l’amour reviendraient à des instincts dont le biologiste aurait à découvrir le sens. La différence entre l’explication physique et celle par le faisceau d’instincts est que l’on attribue à l’instinct une signification biologique, une finalité naturelle en quelque sorte alors que l’explication purement physique consiste à ramener à des lois naturelles, c’est-à-dire à l’expression de relations de causes à effets sans aucune finalité le comportement humain. Mais dans les deux cas, on nie la liberté et on dénie toute efficace à la conscience.

Aussi Merleau-Ponty indique-t-il ce qu’est la signification métaphysique selon lui de la compréhension de la pudeur, du désir et de l’amour en général. Elle consiste selon lui à prendre l’homme comme un être conscient et libre, c’est-à-dire comme un sujet au sens de la métaphysique des modernes inaugurée par Descartes. Or, les deux ne sont-ils pas possibles ? Ne peut-on pas penser le corps comme une machine par exemple à l’instar de Descartes par exemple dans sa Lettre au marquis de Newcastle du 23 novembre 1646 sur lequel serait entée une âme, c’est-à-dire une conscience capable de se penser ?

 

Merleau-Ponty pour prouver sa thèse analyse la pudeur et son contraire, l’impudeur. Il commence par mettre en lumière le caractère intentionnel de la pudeur. Elle consiste à ne pas vouloir montrer son corps. La pudeur comprise ainsi a deux contraires : montrer son corps dans la crainte ou dans l’intention de fasciner. Ainsi, l’acte de montrer son corps peut avoir deux significations ou intentions différentes, métaphysiques en ce qu’elles sont une manifestation de la conscience.

L’auteur explique pourquoi l’homme fait preuve de pudeur. Montrer son corps, c’est pour lui l’exposer au regard d’autrui. Dès lors, la conscience du corps est liée au regard d’autrui et enveloppe donc la conscience de soi. Dans un cas le sujet pense le fait de montrer son corps comme le privant de liberté dans le second le même fait lui livre autrui comme esclave. Comment penser cette apparente contradiction ?

Merleau-Ponty en déduit que la pudeur et l’impudeur trouvent leur place dans ce qu’il nomme une dialectique du moi et d’autrui qui est celle du maître et de l’esclave. Il l’explicite en disant qu’en tant que corps je puis être esclave pour autrui en tant qu’il me réduit à l’état d’objet et ne me considère pas comme une personne. Ou bien à l’inverse, je puis être son maître et le regarder comme un objet. Dans le premier cas, c’est avec crainte que je me montrerai nu. Et donc la crainte doit être comprise comme l’appréhension du danger que manifeste une autre conscience et non d’un mal en général à venir. Dans le second, c’est dans le but de fasciner autrui. Il faut comprendre par là que mon corps nu doit amener l’autre à une sorte d’arrêt parce qu’il me craint. Dès lors, c’est ma position de maître ou d’esclave qui rend possible d’adopter cette double attitude opposée à la pudeur. Est-ce la seule possibilité de relation à autrui ?

Nullement, puisqu’au contraire Merleau-Ponty indique que cette relation de maître à esclave est une impasse. La raison qu’il en donne est que la reconnaissance d’autrui dans le cas de la relation de maîtrise n’en est pas une puisqu’il m’est soumis. Comment ? En ce que c’est son désir qui me reconnaît en ce sens qu’il m’est soumis. Car la crainte est le désir en tant qu’il saisit en une autre conscience une menace possible pour lui. Il est vraisemblable que Merleau-Ponty reprenne ainsi la relation maîtrise/servitude telle que Hegel la pense notamment dans la Phénoménologie de l’esprit. Le maître montre sa liberté, l’esclave son désir. Mais reconnu par le désir de l’esclave, le maître est reconnu par un objet alors que seul un sujet peut le reconnaître en tant que tel. Voilà où se situe l’impasse dans cette relation.

Or, est-ce à dire que seule la reconnaissance mutuelle rend possible la pudeur ? Ou bien faut-il penser que reconnaissance ou pas, ce qui est en jeu est que la pudeur comme son contraire ne peuvent se comprendre que si et seulement si on pense un sujet mais non une machine gouvernée par des lois ou un être vivant commandé par une hérédité biologique qui le fait vivre ?

 

Merleau-Ponty n’approfondit pas la reconnaissance mutuelle qui résulte de l’insuffisance de la relation entre le maître à l’esclave qui fait que celui-ci n’est pas reconnu et que celui-là n’a personne pour le reconnaître. Il déduit de cette esquisse de résolution de la dialectique du maître et de l’esclave appliquée à la pudeur que le fait pour le sujet de posséder un corps a un sens particulier. Le corps est ce par quoi le sujet peut être objet pour un autre sujet et ce par quoi le sujet veut se montrer comme sujet pour un autre sujet.

La conséquence en est qu’autrui peut jouer au moins deux rôles, à savoir celui de maître ou d’esclave. Dans le premier cas, je suis évidemment esclave et je perds donc intentionnellement ma liberté. Dans le second cas c’est l’inverse. Mais l’un et l’autre cas mettent aux prises des sujets. Le corps apparaît donc comme ce qui permet aux sujets d’entrer en relation.

Aussi Merleau-Ponty peut-il replacer la pudeur et l’impudeur dans le champ de la dialectique de la pluralité des consciences. Cela revient à insister sur le fait qu’il s’agit de phénomènes qui concernent le fait pour le sujet d’avoir un corps, fait qui ne se ramène à aucune explication physique ou biologique. Dès lors, les phénomènes du corps n’ont pas à permettre par analogie de permettre au sujet de conclure qu’il y a d’autres sujets. C’est au contraire par le corps et ses phénomènes que les sujets communiquent directement si l’on peut dire.

La conclusion de l’analyse est donc nette : pudeur et impudeur ont une signification métaphysique. Celle-ci ne consiste nullement en l’expression d’une relation à une tout autre réalité comme on le voit dans le Phèdre de Platon. L’auteur y propose le mythe d’une âme immortelle qui est à l’image d’un attelage ailé avec un cocher et deux chevaux dont l’un est bon et l’autre mauvais. Après sa chute sur terre, des réalités intelligibles qu’elle a contemplées, seule la beauté a le privilège d’être visible. Aussi l’amour est-il le désir de retrouver la « plaine de vérité » (Platon, Phèdre). Il inspire au cocher et au bon cheval la pudeur par opposition au mauvais cheval qui est prêt à faire succomber l’âme aux plaisirs d’Aphrodite.

Merleau-Ponty quant à lui ne met la signification métaphysique de la pudeur et de l’impudeur que dans l’être du sujet qui est conscience et liberté. Dès lors, avoir un corps n’est nullement une chute mais ce par quoi il est possible au sujet d’être reconnu. Il admet donc implicitement que la reconnaissance est absolument nécessaire au sujet et qu’un sujet sans corps serait donc paradoxalement moins alors que Platon pensait le corps comme un fardeau tel que l’âme y était enfermée comme « l’huitre dans sa coquille » (Platon, Phèdre), bref comme une diminution de réalité.

 

Disons donc en guise de conclusion que le problème que résout Merleau-Ponty dans cet extrait de la Phénoménologie de la perception est celui de savoir quelle est la signification d’avoir un corps pour l’homme. Pensant l’homme comme sujet ou personne, c’est-à-dire comme conscience et liberté, l’auteur considère que certaines attitudes corporelles ne peuvent s’expliquer ni physiquement, ni biologiquement. Dès lors, elles s’expliquent selon lui – et ce sont la pudeur et l’impudeur qu’il analyse plus particulièrement dans cet extrait – elles s’expliquent dis-je par la dialectique des consciences, c’est-à-dire leur opposition réelle afin d’être reconnues et d’être consciences pleines et entières. Avoir un corps, c’est donc pour un sujet avoir la possibilité d’être reconnu par les autres sujets et donc d’être pleinement sujet.

Il resterait à se demander comme une reconnaissance pleine et entière est possible.

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