Sujet et corrigé : expliquer un texte de Merleau-Ponty extrait de "Signes" - "Notre pensée trame dans le langage"

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

Nos analyses de la pensée font comme si, avant d’avoir trouvé ses mots, elle était déjà une sorte de texte idéal que nos phrases chercheraient à traduire. Mais l’auteur lui-même n’a aucun texte qu’il puisse confronter avec son écrit, aucun langage avant le langage. Si sa parole le satisfait, c’est par un équilibre dont elle définit elle-même les conditions par une perfection sans modèle. Beaucoup plus qu’un moyen, le langage est quelque chose comme un être et c’est pourquoi il peut si bien nous rendre présent quelqu’un : la parole d’un ami au téléphone nous le donne lui-même comme s’il était tout dans cette manière d’interpeller et de prendre congé, de commencer et de finir ses phrases, de cheminer à travers les choses non dites. Le sens est le mouvement total de la parole et c’est pourquoi notre pensée trame dans le langage.

Merleau-Ponty, Signes (1960).

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

[Ce texte est un extrait d’un article intitulé « Le langage indirect et les voix du silence », publié en deux parties dans la revue Les Temps modernes, volumes 7 et 8, numéros 80 et 81, juin-juillet 1952. Il a été republié dans le recueil d’articles, Signes, paru peu avant sa mort en 1960]

 

Corrigé

 

On dit souvent qu’il nous manque des mots ou qu’on ne les trouve pas pour exprimer notre pensée. On admet ainsi que la pensée précède le langage et le rend possible. Le langage apparaît alors comme un instrument de communication ou au moins d’expression. Mais le langage peut être conçu tout au contraire comme nécessaire pour penser. Le langage est-il donc un moyen de communication ou un être à part entière ?

Tel est le problème que résout Merleau-Ponty dans cet extrait de Signes. L’auteur réfute la conception commune selon laquelle la pensée est indépendante du langage au profit de la thèse d’une pensée tout entière prise dans le langage.

Nous verrons d’abord comment il présente cette conception commune. Puis, comment il conçoit l’expression de la pensée dans l’élément du langage. Enfin, nous verrons comment Merleau-Ponty pense le langage comme analogue à un être.

 

Merleau-Ponty présente rapidement comment on analyse la pensée dans son rapport avec le langage. Cette analyse part de la recherche des mots. Cette expérience est interprétée comme impliquant que la pensée précède le langage. Mais curieusement, Merleau-Ponty parle d’un texte idéal pour désigner cette pensée. Et il conçoit le passage de ce texte comme une traduction qui désigne habituellement le passage d’une langue dans une autre. Or, si la pensée précède le langage, comment comprendre qu’elle soit de même nature qu’elle ? Merleau-Ponty ne se donne-t-il pas ainsi la tâche facile puisqu’il pourra ensuite montrer que le langage seul suffit pour penser ?

Penser, c’est articuler entre elles des idées. Si donc quelqu’un cherche ses mots, il faut que les idées soient articulées entre elles. Et c’est ce qui constitue l’idée de texte idéal. Comme un texte réel est un ensemble de mots articulées et qui a un sens, la pensée conçue comme indépendante du langage sera un texte mais idéal. Par idéal, il faut entendre l’idée au sens propre. C’est qu’en effet dans la conception que Merleau-Ponty expose, le mot sert à exprimer l’idée. Celle-ci existe donc à titre séparé du mot. Il est donc essentiellement les sons ou tout autre élément matériel qui transportent l’idée, la font être hors de la pensée du sujet et éventuellement réveillent en un autre la même idée.

Expression, c’est-à-dire manifestation hors de soi de ce qu’on pense ou communication, c’est-à-dire transmission à un autre de ce qu’on pense, le langage est précédé par un autre langage. C’est pourquoi Merleau-Ponty parle à juste titre de traduction. C’est que d’un côté la pensée doit s’articuler en idées et de l’autre le système des sons qui en permettent l’expression doit s’y mouler de sorte à l’articuler au mieux. Il faut bien que ce soit donc une traduction. Mais les sons doivent déjà être un langage au sens d’une langue qui traduit un autre langage au même sens. Car sinon, on irait des pures pensées aux sons signifiant quelque chose et il y aurait une seule langue et donc aucune traduction. Il n’y aurait qu’une mise en langue.

Or, si penser que la pure pensée est un langage sans sons ou autre support matériel, un tel redoublement n’est-il pas inutile ? N’est-il pas préférable, à l’instar de Merleau-Ponty, de refuser qu’il y ait une pensée sans langage ? Dès lors, comment penser qu’on puisse chercher ses mots ?

 

Merleau-Ponty récuse la thèse d’une pensée avant le langage non pas de façon générale, mais en parlant de « l’auteur ». C’est que l’auteur désigne l’inventeur d’un texte. Or, tout autre qu’un auteur peut chercher à traduire un texte déjà existant. Il n’y a que l’auteur pour énoncer un texte nouveau. Dès lors, on pensera habituellement que l’auteur pense d’abord et qu’il traduit avec des mots la pensée novatrice qui est la sienne. Comment donc concevoir qu’il pense avec et à travers des mots ?

C’est ce que Merleau-Ponty explique en indiquant que l’auteur va être satisfait de sa parole si et seulement si elle trouve un certain équilibre qui le satisfait et dont les conditions se trouvent dans la parole elle-même et non dans quelque modèle extérieur. Il est vrai qu’on comprend que telle soit la caractéristique de l’auteur, c’est-à-dire de celui qui invente. S’il devait suivre un modèle, il n’y aurait aucune invention. Il n’y aurait donc pas d’auteur à proprement parler, mais plutôt un imitateur comme on peut le voir dans la conception grecque de la poésie comme mimésis pour laquelle le poète représente quelque chose qui existe avant lui, soit une apparence (cf. Platon, La république, livres III et X) soit une réalité (Aristote, Poétique) soit même une réalité intelligible (Plotin, Ennéade, V, 8 ou le Traité 31 Sur le beau intelligible).

Ainsi, chercher ses mots pour un auteur, ce n’est pas traduire ses pensées dans une langue, c’est chercher à travers les mots à penser quelque chose qui se révèle à même l’usage des mots par un sujet, ce qui définit la parole. La perfection n’est donc pas quelque chose qui précède la parole, c’est plutôt ce qui en résulte. Dès lors, on comprend que seul l’auteur puisse définir la dite perfection. Elle réside en ce que son expression lui paraît achevée. Bref, on peut concevoir un auteur facilement satisfait et un autre toujours insatisfait. Nulle pensée qui précèderait la mise en mots ne peut servir de principe pour juger de cette satisfaction.

Si donc la parole novatrice de l’auteur montre qu’il n’y pas de pensée qui précède le langage et son usage, ne faut-il pas aussi comprendre autrement le langage que comme un moyen de communication, voire d’expression ?

 

Merleau-Ponty ne nie pas que le langage soit un moyen, c’est-à-dire quelque chose qui se définit pleinement par le fait qu’il sert à autre chose. Tel est la nature de l’outil d’être un moyen parce qu’il est fait pour quelque chose : telle est son essence. Le langage comme moyen permet de communiquer, soit transmettre à un ou plusieurs autres ce qu’on pense ou au moins ce qu’on veut qu’ils croient qu’on pense. Il sert également à s’exprimer, soit extérioriser sa propre pensée, voire à la fixer comme dans l’écriture.

Mais Merleau-Ponty ajoute que le langage est aussi comme un être. Ce qui justifie cette thèse, c’est justement que le langage n’est pas la traduction d’une pensée antérieure. Il faut donc comprendre par « être » quelque chose de différent du moyen, donc ce dont l’essence ne se situe pas dans le fait de seulement servir pour une fin extérieure. Un « être » n’est donc pas relatif comme un moyen. Il est une sorte d’absolu. Si le langage est « comme un être », c’est qu’il est capable de se montrer comme un absolu.

Merleau-Ponty en déduit que le langage peut représenter quelqu’un. N’est-ce pas finalement penser le langage comme un simple moyen ? Car, d’un côté, en tant que moyen, le langage représente bien quelqu’un. En effet, lorsque je m’exprime ou que je communique, c’est bien mon langage qui sert de moyen pour qu’on me reconnaisse.

L’exemple que propose Merleau-Ponty pour illustrer que le langage nous donne quelqu’un permet de comprendre en quoi le langage n’est pas seulement un moyen mais plus : comme un être. Le langage nous donne un ami au téléphone. Qui connaît l’usage de cet appareil sait que la seule chose qu’on a au téléphone, c’est la voix de la personne. Merleau-Ponty ne parle pas d’un étranger. Car, il ne serait pas possible que nous le reconnaissions. Par contre, dans les façons de parler d’un ami qu’énumère l’auteur, l’ami paraît tout entier présent. Il parle ainsi de la façon de s’adresser à l’autre, de lui dire au revoir, de ses habitudes quant à la façon de commencer les phrases ou de les achever, voire dans l’expression qui passe par ce qu’on ne dit pas, c’est-à-dire une certaine forme de silence. Il ne s’agit nullement pour nous simplement de signes de l’autre, mais des modes d’être de l’autre. Lorsqu’il parle, c’est lui qui est présent dans sa parole. Et c’est cette présence de la personne dans ce qu’elle dit alors justement qu’elle est absente, qui donne à penser que le langage est comme un être.

Merleau-Ponty en déduit une définition du sens. Il est selon lui « le mouvement total de la parole ». Autrement dit, le sens ne réside pas dans la pensée que le langage traduit ou dans un vouloir dire antérieure aux propos tenus, il est dans les mots. Mais pourquoi le mouvement ? C’est que le sens se dégage de l’acte même de la parole qui progresse et qui se cherche. Dès lors, de cette définition il en déduit que « notre pensée trame dans le langage ». Cette métaphore relative au tissage exprime parfaitement l’idée que c’est à travers le langage et dans le mouvement de son utilisation que la pensée trouve le lieu de son existence.

 

En un mot, le problème était de savoir comment penser le rapport entre penser et langage. Contrairement à la représentation courante, Merleau-Ponty dans ce texte extrait de son ouvrage Signes, montre que cette conception revient à redoubler inutilement le langage d’une sorte de langage idéal sans corps et à méconnaître qu’il n’est pas simplement un instrument. Dès lors, il donne à penser que l’esprit ne peut être séparé de la matière signifiante qu’est le langage, en quoi il trouve ici bas sa nécessaire incarnation.

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