Sujet et corrigé d'une dissertation : Nos obligations portent-elles atteinte à notre liberté ?

Publié le par Bégnana

On se plaint souvent de nos obligations. On rêve de faire tout ce qui nous plaît. Bref, on pense que nos obligations portent atteinte à notre liberté, c’est-à-dire qu’elles l’altèrent ou qu’elles lui nuisent.

Pourtant, nos obligations proviennent de nous car c’est nous qui nous engageons, sans quoi il s’agit de contraintes ou de nécessités.

On peut donc se demander s’il est vrai que nos obligations portent atteinte à notre liberté ou bien si au contraire elles en sont l’expression.

On verra d’abord dans quelle mesure nos obligations n’étant pas véritablement nôtres portent atteinte à notre liberté puis dans quelle mesure il est possible de penser que nos obligations expriment notre liberté et enfin dans quelle mesure nos obligations enchaînent notre liberté sauf si on peut les penser autrement que comme des obligations.

 

Nos obligations se distinguent à la fois des nécessités de l’existence et des contraintes. S’il est nécessaire de manger pour vivre, l’obligation ne pourra aller à l’encontre. Par contre, certains aliments peuvent être interdits comme la chair humaine par exemple. Pour qu’il y ait obligation, il faut que l’individu puisse la réaliser. À l’impossible nul n’est tenu dit-on généralement. Bref, lorsque nous sommes obligés, nous avons le choix. Et c’est pour cela qu’il y a un sens à nous reprocher de ne pas remplir nos obligations. Mais l’obligation s’oppose aussi à la contrainte en ce qu’elle a pour fin le bien alors que la contrainte est ce qui s’oppose simplement à notre désir ou à notre volonté. Un brigand peut me contraindre à lui donner mon argent, il ne peut m’obliger.

Or, nos obligations comme Montaigne le fait remarquer dans les Essais (I, 23 « De la coustume, et de ne changer aisément une loy receüe ») ont pour source la coutume. Le montre la différence entre nos obligations et celles d’autres cultures assez éloignées de la nôtre. Outre le cannibalisme, on peut citer cette coutume qui veut que les femmes montrent comme une fierté le grand nombre d’amants qu’elles ont eu, coutume bien différente de celle de l’époque de Montaigne et encore de la nôtre. C’est pourquoi les coutumes constituent notre conscience morale. La plupart du temps, nous les remplissons sans nous en rendre compte et éprouvons du remords lorsque nous ne les remplissons pas. Parfois, elles nous paraissent un fardeau car elles vont à l’encontre de nos désirs.

En effet, ce qui se heurte en nous à nos obligations, ce sont nos désirs individuels. Et c’est pour cela qu’il arrive qu’on les sente comme des contraintes. Il en va ainsi des interdits alimentaires lorsque l’individu est en situation de faim. Mais surtout, comme nos obligations ont une culture particulière pour source, il est clair qu’elles ne sont pas nécessairement raisonnables. Elles nous lient donc à la société qui nous a fait sienne. C’est pour cela qu’elle porte atteinte à notre liberté en dirigeant notre choix, voire en le soumettant aux exigences sociales contre nos exigences ou celle de la raison.

Cependant, si la raison est capable de condamner certaines de nos obligations sociales, n’est-ce pas justement parce qu’elle est capable de penser nos vraies obligations ? Dès lors, n’est-ce pas ainsi que nos obligations sont susceptibles, non pas de porter atteinte à notre liberté, mais au contraire d’en être l’expression ?

 

Les coutumes ne sont pas de véritables obligations : seules celles qui émanent de la conscience morale le sont. C’est qu’en effet, si elle est comme la définit Rousseau « un principe inné de justice et de vertu », la conscience morale a pour objet le bien moral. Un tel bien n’a rien à voir avec l’intérêt de l’individu, ni social, ni singulier. Aussi est-il possible que nous ayons à nous opposer à nos désirs. C’est pour cela que nos obligations nous donnent l’impression d’être des contraintes.

La raison en est que nous confondons la liberté avec le fait de faire ce qui nous plaît. Une telle confusion provient du fait que notre liberté, comme Hegel l’a montré dans sa Phénoménologie de l’esprit, exige d’être reconnue par autrui. C’est en faisant en sorte que l’autre nous obéisse, donc qu’il satisfasse nos désirs que nous nous pensons comme libres. D’où le souhait de faire tout ce dont on a envie. Mais justement, lorsque le maître se voit exaucé en tout, il est finalement esclave de ses désirs. À l’inverse, le serviteur qui est contraint de faire ce que le maître désire diffère la réalisation de ses propres désirs. Il se forge ainsi une volonté. Et c’est justement dans la capacité de la volonté à triompher des désirs que se manifeste la liberté.

Or, justement, les obligations morales sont la pure expression de la volonté. En effet, vouloir ce qui peut être l’objet de désir ne montre nullement qu’on est libre. Par contre, vouloir ce qui est obligation parce que c’est obligation, c’est agir moralement selon Kant et c’est agir librement. Ce qui fait l’obligation, ce n’est donc ni le désir, ni telle ou telle fin, c’est l’universalité de la loi dont Kant fait à juste titre le principe de la morale dans les Fondements de la métaphysique des mœurs. C’est la raison qui permet de déterminer l’obligation.

Qui au contraire se laisse aller à ses désirs fait l’expérience de sa dépendance et donc de sa non liberté comme l’ivrogne qui ne peut s’empêcher de faire ce qui lui plaît mais non ce qu’il doit vouloir. Aussi nos obligations, loin de porter atteinte à notre liberté, nous montrent que nous sommes libres, c’est-à-dire capables d’agir sans être déterminés par nos désirs.

Néanmoins, la liberté reste fondamentalement dans le choix puisque celui qui agit mal n’agit pas selon l’obligation mais on lui reproche d’avoir mal usé de sa liberté. Or, l’obligation pèse sur le choix puisqu’elle met l’individu devant une alternative qui le divise entre sa raison et son intérêt. Dès lors, nos obligations ne portent-elles pas atteinte à notre liberté ? Comment la comprendre sans obligations ?

 

Les obligations qu’elles soient sociales ou morales expriment ce qui est bien ; elles peuvent être réalisées ou non. Elles se donnent comme des exigences telles que d’un côté, le sujet a le choix, mais d’un autre, il n’a pas le choix. Il a le choix dans la mesure où il peut transgresser l’obligation. Et en ce sens elle ne peut formellement porter atteinte à sa liberté. Cette transgression peut même servir à la prouver car ce qui nous paraît évidemment un mal peut être choisi pour cela, c’est-à-dire pour s’assurer de sa liberté au sens du libre arbitre selon Descartes dans sa Lettre au père Mesland du 9 février 1645.

Mais l’obligation, c’est aussi l’absence de choix car moralement, c’est le bien que je dois suivre et non le mal. Aussi poser l’obligation, c’est porter atteinte à la liberté puisqu’elle a à choisir et à ne pas choisir. Cette contradiction est précisément ce qui conduit le sujet a oscillé entre la volonté du bien et celle du mal.

Une doctrine comme celle de Sartre dans L’existentialisme est un humanisme pour laquelle nous choisissons nos obligations mais qui affirme que nous sommes condamnés à être libres, c’est-à-dire à choisir, est prise dans la même contradiction. Elle implique que nous devons choisir. Et même Sartre réintroduit une sorte d’obligation en ce sens qu’il faudrait choisir la liberté une fois reconnu qu’elle définit l’existence humaine.

Or, les obligations sociales n’ont de valeur que pour la vie sociale. On peut dire avec Bergson dans les Deux sources de la morale et de la religion (1932) que si chaque obligation se distingue de la nécessité, le tout de l’obligation est nécessaire : c’est la condition de la vie sociale. Qui le comprend remplira ses obligations, non parce qu’elles sont des obligations, mais comme nécessaires. Il ne pensera donc pas qu’il a le choix et qu’il n’a pas le choix mais que les règles de la vie sociale sont nécessaires pour qu’il puisse réaliser ses désirs. Dès lors, elles ne sont plus des exigences, mais des nécessités. On peut alors dire que celui qui a compris leur rôle agit nécessairement tout en le sachant et qu’en ce sens il est libre puisqu’il suit ce qui est nécessaire pour lui selon la notion de la liberté de Spinoza, telle qu’il l’énonce notamment dans la Lettre 58 à Schuller.

De même, l’obligation morale en tant qu’elle vise l’universel, n’est que l’expression que tous les hommes réaliseront d’autant mieux leurs désirs qu’ils s’accorderont plutôt qu’ils ne s’opposeront sur les objets de leurs désirs. Dès lors, si j’écarte son caractère d’obligation, j’agis selon la nécessité.

 

Disons donc pour finir que si nos obligations paraissent porter atteinte à notre liberté, c’est parce que nous sentons qu’elles nous sont souvent étrangères. Fruits de la coutume, certes elles nous lient à la société où le hasard nous a jeté. Il est vrai qu’on peut vouloir en excepter celles qui ont pour source la conscience morale ou la raison dans la mesure où elles s’opposent bien à nos désirs mais non à notre volonté. Et pourtant, c’est la différence entre les deux qui est la manifestation d’une opposition en nous qui ne peut s’éliminer que si et seulement si nous comprenons que nous n’avons pas d’obligations mais seulement des règles qui expriment les conditions optimales de la réalisation de nos désirs en quoi réside la liberté authentique.

Publié dans Sujets L ES S

Commenter cet article