Sujet et corrigé : expliquer un texte de Pascal extrait des "Pensées" "on n'aime personne que pour des qualités empruntées"

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

[C]elui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le Moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.

Pascal, Pensées (1670, posthume)

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

[Il s’agit de la plus grande partie du fragment 582 des Pensées dans l’édition Le Guern. Cf. in Pascal, Œuvres complètes II, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p.784.]

 

Corrigé

 

S’il est vrai que l’amour est un thème universel de réflexion comme le montre notamment les littératures de toutes les cultures, s’il est assez facile de nommer qui on aime, il n’est pas évident de déterminer qui on aime. On a tendance à penser que c’est la personne qu’on aime et non ses apparences. Or, le moi qui constitue la personne est difficile, voire impossible à trouver. N’est-il pas dès lors sage de façon générale de s’en tenir aux apparences, notamment dans la vie sociale ?

Tel est le problème dont traite Pascal dans ses Pensées. L’auteur veut montrer que l’amour ne s’adressant qu’à des qualités et non à la personne, il est finalement illégitime de railler ceux qui placent leur honneur dans leur situation sociale et non dans leur personne.

Toutefois, la personne, loin d’être une identité fixe, n’est-elle pas plutôt l’ensemble ou la série de ses qualités ? Dès lors, n’est-il pas véritablement ridicule de penser qu’on est tout entier dans une ou quelques unes de ses qualités ?

On verra d’abord en quoi les qualités qui font aimer implique de ne pas aimer la personne. On verra ensuite en quoi il est légitime selon Pascal d’aimer les qualités accidentelles de la personne et s’il est possible ou non d’en distinguer la personne. On verra enfin s’il est légitime ou ridicule de se faire honorer pour son rôle social.

 

Pascal commence par analyser un motif d’amour qui paraît évident, à savoir la beauté de la personne. Or, l’auteur montre qu’un tel motif implique qu’on n’aime pas la personne. La raison en est que la beauté est un caractère accidentel de la personne et non son essence ou sa substance. En effet, il prend l’exemple d’une maladie, la petite vérole, autrement nommée variole, dont on sait par ailleurs qu’elle laisse des crevasses sur le visage, qui fait disparaître la beauté. Pourtant, la beauté disparue, la personne demeure. On comprend donc que par personne, Pascal n’entend pas comme l’étymologie le laisserait à penser, l’apparence puisque “persona” en latin désigne le masque de l’acteur de théâtre, mais ce qui demeure identique, soit l’essence ou la substance de l’individu.

Après un exemple de qualité physique, Pascal prend des qualités intellectuelles comme motifs de l’amour. Il s’agit du jugement et de la mémoire. Le premier désigne la capacité à juger à bon escient, c’est-à-dire à affirmer le vrai. La seconde est la qualité intellectuelle qui rend possible de retenir ce qu’on a pensé et donc qui permet de ne pas oublier l’acquis au fur et à mesure. C’est elle qui rend possible l’érudition. Pascal use du même raisonnement que pour la beauté pour montrer qu’aimer quelqu’un pour ses qualités intellectuelles, ce n’est pas aimer la personne ou le moi qui en fait l’individualité dans la mesure où jugement et mémoire peuvent disparaître. Ils ne constituent donc pas l’identité de la personne.

On voit alors apparaître le problème de savoir s’il est possible d’aimer la personne et donc de savoir ce qu’est le moi.

 

En effet, Pascal pour résoudre ce problème, pose trois questions. La première s’interroge sur le lieu du moi. C’est qu’il n’est ni dans les qualités du corps qui toutes sont périssables, ni dans celles de l’âme. Il n’est donc ni dans l’un ni dans l’autre et pourtant il doit être dans l’un ou l’autre. Soit Pascal veut nous montrer que le moi n’existe pas, soit qu’il n’est dans aucune des qualités qui sont les motifs de l’amour. Et c’est bien cette seconde interprétation qui est valable puisque la deuxième question, qui est rhétorique, revient à affirmer qu’on ne peut aimer quelqu’un que pour ses qualités, soit du corps, soit de l’âme, voire les deux. En même temps, aucune ne constitue le moi car elles sont périssables. Bref, l’amour a pour objet les qualités de la personne et non la personne elle-même.

La troisième question précise pourquoi. Aimer la personne, ce serait aimer la substance de l’âme. Par substance on entend ce qui reste identique en une chose et qui la fait demeurer dans l’être. Or, si Pascal parle de substance de l’âme, c’est qu’il considère conformément à une longue tradition philosophique qui commence avec Platon (cf. Alcibiade majeur) que c’est l’âme qui est essentielle à l’individu et non le corps. Ce dernier en effet change. Et surtout, il semble régi par les facultés intellectuelles qu’on attribue à l’âme. Si donc la personne ou le moi est ce qui reste identique, ce sera ce qui reste identique en son âme. Cette substance, en quoi consiste-t-elle ? Pascal finalement nous indique clairement qu’on l’ignore. On connaît les qualités de la substance de l’âme mais non cette substance elle-même. C’est pourquoi on ne sait où elle se trouve. On peut dire qu’il postule l’existence de ce moi.

Aimer le moi, ce serait aimer une substance inconnue sans considération des qualités de cette personne. C’est ce que signifie « abstraitement ». On aimerait donc l’autre sans tenir compte de ses qualités physiques ou intellectuelles. Est-ce possible ? Pascal répond négativement à cette interrogation en avançant deux raisons. D’abord, c’est impossible. En effet, cela reviendrait à aimer une chose totalement inconnue. Or, l’amour physique ou l’amour intellectuel ont des qualités pour motis. Si elles changent, l’amour ne peut demeurer. Ensuite, c’est injuste. Cette seconde raison repose sur l’hypothèse inverse de la première, à savoir qu’un tel amour serait possible. Car, une qualité qui disparaît, c’est un défaut qui se montre. Si j’aime une personne qui est belle ou une personne qui est intelligente et qu’elle devient laide ou bête, il est clair qu’elle ne me donne plus ce que j’attendais. C’est en ce sens qu’un tel amour de la personne abstraction faite des qualités serait injuste s’il était possible.

La conséquence qu’en déduit Pascal est qu’on n’aime personne. Il utilise un jeu de mots fort ancien relatif au terme « personne » qu’on trouve déjà chez Homère au chant IX de l’Odyssée. À la question que lui pose le cyclope Polyphème de savoir comment il s’appelle, Ulysse répond « personne ». Il pourra ainsi fuir lorsque Polyphème, appelant les autres cyclopes, s’écriera que personne l’attaque. « Personne » signifie, comme négation l’absence pure et simple de toute … personne. Et la personne désigne, contrairement à l’étymologie latine où « persona » désignait le masque de l’acteur, ce qui fait la substance du sujet. En ce sens la personne se distingue de la chose. Pascal ajoute comme deuxième conséquence qu’on n’aime que des qualités. Mais il postule qu’il y a un moi différent des qualités qui en est en quelque sorte le support permanent. Ne peut-on pas se passer d’une telle conception du moi ? Le moi n’est-il pas personne ?

Car, si la personne est inconnue, si elle n’est qu’une abstraction, ne peut-on pas dire qu’elle n’existe pas ? Ne faut-il pas penser que chacun est la série de ses qualités physiques et intellectuelles, voire morales ? En effet, s’il est vrai que le sujet se choisit, alors ce qu’il est, même physiquement, dépend du sens qu’il donne à son être. On ne peut donc le séparer de ses qualités. Par l’activité physique voire par le vêtement, je choisis mon apparence qui ne se distingue en rien de mon être. Il en va de même des qualités intellectuelles. Quant aux qualités morales, elles ne sont rien d’autres que ce que je fais de moi. Dès lors, c’est toujours la personne qu’on aime même si sa diversité la rend indéfinissable. Et le changement de qualités changeant la personne, la disparition de l’amour va avec la disparition de la personne.

Il reste à examiner s’il est ou non ridicule de faire valoir ses qualités apparentes.

 

En effet, ce passage se conclut de façon quelque peu abrupte sur une critique de la critique des honneurs sociaux. Pascal rejette les moqueries relatives à ceux qui se font honorer pour les charges ou offices. Sous l’Ancien régime, une charge est ce qu’on nomme un service public de nos jours, qui était achetée et qui s’obtenait par héritage. Par exemple, la collecte d’impôt. C’était le cas notamment de certains des membres de la famille de Blaise Pascal. Une charge permettait dans certains cas d’être anobli. Elle donnait donc une valeur sociale. Un office se dit de l’activité elle-même de celui qui a une charge.

Or, une moquerie est une critique qui met en lumière un défaut comme on le voit dans la vie quotidienne où on rit des défauts des autres ou au théâtre où le comique naît de la présentation de personnages présentant une certaine bassesse comme Aristote déjà l’indiquait dans le chapitre 5 de sa Poétique. Et l’on comprend que celui qui veut se faire honorer pour sa situation sociale semble se confondre avec son rôle. Bref, il confond sa personne avec sa persona si l’on peut s’exprimer ainsi. Montaigne ne disait-il pas qu’il se distinguait de sa charge de maire de Bordeaux ?

Pascal réhabilite l’honneur social même s’il ressortit à la comédie. La raison en est qu’il n’y a d’amour que pour des qualités empruntées. Par ce qualificatif il ne faut pas comprendre que les qualités qui sont visées par l’amour n’appartiennent pas à l’individu. Il faut comprendre qu’elles passent pour son moi alors qu’elles ne le sont pas. Dès lors, ceux qui se font honorer, c’est-à-dire qui font en sorte que les autres manifestent en quoi ils sont supérieurs pour leur statut social, mettent en avant leurs qualités avec quoi ils seront confondus par ceux qui les honorent.

Si donc on considère au contraire qu’il n’y a pas de moi abstrait comme le pense Pascal, mais que la personne est la série de ses qualités, il est proprement ridicule de s’identifier avec quelques unes d’entre elles. Le mérite de la personne consiste plutôt à ne pas se laisser figer dans une ou plusieurs qualités mais à être capable d’être toujours au-delà. Dès lors, contrairement à ce que Pascal soutient, la comédie est fondée. Est comique et donc sujet légitime de moquerie qui s’identifie avec un aspect de l’existence humaine, qui en fait un caractère figé, à la façon d’un pantin.

 

Dans cet extrait des Pensées de Pascal, l’auteur résout le problème de savoir s’il est légitime de s’en tenir à l’appréciation des seules qualités de la personne ou s’il faut au contraire rire d’une telle attitude. Il montre que l’amour n’a jamais affaire à la personne abstraction faite des qualités physiques et intellectuelles. Ce qui implique qu’il ne faut pas selon Pascal se moquer de ceux qui mettent en avant leur statut pour être honorés. Or, nous avons vu qu’on pouvait nier l’idée d’un moi substantiel qui existerait indépendamment des qualités. La personne, disions-nous, est la série de ses qualités. Dès lors, lorsqu’elle s’identifie avec l’une de ses qualités, il est légitime d’en rire.

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