Sujet et corrigé d'une dissertation : Penser, est-ce ne pas croire ?

Publié le par Bégnana

On oppose souvent science et religion. On admet qu’il s’agit de croire pour celle-ci et de penser sans croire pour celle-là.

Certes, penser n’est pas croire s’il est vrai qu’il n’y a pas de croyance qui ne repose finalement sur un assentiment qui ne vient pas de l’activité de l’esprit, c’est-à-dire de la réflexion.

Et pourtant, penser n’exclut pas absolument de croire car le penseur ne peut réfléchir à vide. Il lui faut bien admettre quelque chose.

On peut donc se demander si penser exclut de s’appuyer sur des croyances et sinon comment penser pourrait-il se distinguer de croire.

Penser, examinera-t-on, est-ce raisonner à partir de croyances fondamentales ou bien est-ce ne croire que ce qui a été examiné par la raison ou est-ce jouer avec des hypothèses pour ne rien affirmer définitivement ?

 

Penser implique de ne pas adhérer sans réflexion à n’importe quelle idée. Mais, il y a des croyances fondamentales qui font la base de toute pensée, sans quoi on tombe dans un vain scepticisme qui finit par se détruire lui-même. Ainsi qui remet en cause les croyances qu’il a entendues, sait qu’il ne rêve pas. Ce savoir ne provient pas de sa raison. On peut dire avec Pascal dans les Pensées (1670 posthume, n°110 de l’édition Lafuma) qu’il vient du cœur, entendu comme source de l’affectivité et donc de la croyance. Penser et croire sont-ils alors identiques ?

Penser, ce n’est pas tout croire : c’est déduire les conséquences des croyances fondamentales, c’est-à-dire raisonner. Penser, ce n’est pas ne pas croire, sans quoi on tombe dans le scepticisme et le vide d’une raison qui prétend tout refuser tout en croyant en elle-même. Penser, ce n’est pas non plus tout croire ou être crédule, sans quoi on tombe dans un tout autre vide, celui du discours contradictoire. Penser, c’est donc réfléchir pour mieux déduire ce qui s’accorde avec les croyances que nous donne le cœur, voire admettre que le domaine de la foi est au-delà du penser.

Cependant, comment reconnaître une croyance fondamentale d’une croyance inadmissible si on ne l’examine pas ? Comment savoir à qui accorder sa confiance ?

 

Il n’y a de vérité évidente que celle qui a été examinée ou encore prouvée comme le soutient à juste titre Diderot dans l’article « Croire » de l’Encyclopédie. C’est la cohérence des représentations qui nous amène à penser que nous ne rêvons pas. Et lorsqu’une difficulté apparaît, nous nous posons la question et en cherchons des preuves. Il est alors raisonnable de croire que nous ne rêvons pas. Dès lors, nous pensons, à la différence de croire simplement. Dans ce dernier cas, nous adhérons à nos représentations sans distance aucune. Nous sommes alors semblables aux prisonniers de la caverne de La République de Platon qui croient que les ombres qu’ils voient sont la seule réalité et refusent toute autre perspective. Qu’est-ce alors qui fait la différence entre penser et croire ?

On ne peut donc croire que ce qui a été bien examiné. C’est là penser à proprement parler, c’est-à-dire donner son assentiment après réflexion. Dès lors, penser n’est pas ne pas croire absolument, c’est ne pas croire ce qui n’a pas été examiné ou ce qui a été mal examiné. Tel est le rôle de la raison. C’est pourquoi le scepticisme, s’il est intenable, parce qu’il implique de douter de tout, est préférable au refus d’examiner qui caractérise le croire à proprement parler, notamment celui de la foi. Il importe donc de refuser celle-ci lorsqu’elle s’adresse à ce qui prétend dépasser la raison.

Or, l’erreur étant toujours possible, aucun examen ne peut être définitif. N’est-il pas alors impératif de ne pas donner son assentiment ? Comment est-ce possible sans tomber dans le scepticisme ?

 

Aucune croyance n’est acceptable lorsqu’on pense car elle implique de se fixer à une idée. C’est en ce sens qu’Alain soutenait dans un de ses Propos du 15 janvier 1908 que « Penser n’est pas croire ». Car croire implique de céder à quelque impulsion subjective, autrement dit à l’affectivité. Or, notre sentiment ne correspond pas nécessairement à la réalité des choses. Mais comment penser alors comme suspendu dans le vide ?

Penser implique de s’appuyer sur des hypothèses. Ainsi, on sait que ce sur quoi on s’appuie n’a pas à être tenu pour vrai, ni pour faux d’ailleurs. Et une hypothèse, comme une croyance, a une certaine immédiateté. À cette condition, on pense toujours provisoirement, près à abandonner l’idée. L’objection, loin de mettre en colère celui qui pense, est toujours la bienvenue. Mais ne croit-on pas alors à la pensée ?

L’affirmation propre au penser est toujours consciente de ses propres limites, à l’instar de Socrate. Il soutenait, si l’on en croit l’Apologie de Socrate de Platon, tout en continuant à enquêter qu’il était plus savant que tous les hommes qui croyaient savoir ce qu’ils ne savaient pas. C’est justement par l’interrogation perpétuelle qu’on pense. Ne pas croire est donc propre à l’acte même de penser qui ne peut jamais s’arrêter, au moins pour les hommes qui, à la différence des dieux, ne savent pas.

 

Disons donc que le problème était de savoir comment penser s’il est vrai qu’il faut exclure la croyance aveugle tout en admettant des bases à l’activité de penser. Ce n’est pas en admettant certaines croyances fondamentales, car on ne sait lesquelles méritent ce titre. Ce n’est pas non plus en conservant les croyances après examen, car on risque toujours l’erreur, voire la présomption que donne la croyance en la raison. C’est en gardant à l’acte de penser son caractère provisoire, donc hypothétique. Penser, c’est bien ne pas croire.

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