Sujet et corrigé d'une dissertation : Percevoir, est-ce seulement recevoir ?

Publié le par Bégnana

Je vois cette rose. Elle s’impose à moi. Je ne peux faire autrement que de la voir ou de me détourner. Bref, percevoir paraît être recevoir l’objet en tant que tel et seulement le recevoir.

Toutefois, cette rose que je vois, elle n’est pas entière. Je supplée à ce que je ne vois pas par des souvenirs. Je devine son envers. Je semble mettre donc de moi-même dans sa perception.

Aussi peut-on se demander si percevoir, c’est seulement recevoir, quoi et comment ? On examinera d’abord si percevoir ce n’est pas recevoir seulement par les sens un objet, puis si percevoir, c’est recevoir ce que l’habitude et l’association des idées nous imposent et enfin si percevoir, c’est recevoir du monde ce que nous sélectionnons d’utile par rapport à nos besoins.

 

En apparence, on perçoit grâce aux sens. On pense habituellement que c’est par eux qu’on reçoit l’objet. Et pour que cette réception ne soit pas erroné, il faut qu’elle soit dénuée de toute intervention de la part du sujet. Mais, ils ne peuvent pas donner un objet. Car, chaque qualité sensible est indépendante des autres. Or, elle doit être liée aux autres pour qu’il y ait un objet. Lorsque je perçois quelqu’un, le son de sa voix est lié à son visage. C’est cette liaison qu’aucun des sens ne peut donner par lui-même. C’est pourquoi percevoir n’est pas seulement recevoir.

Descartes l’a, dans la seconde de ses Méditations métaphysiques, illustré dans sa célèbre analyse de la perception d’un morceau de cire. En effet, sa couleur, son odeur, et ses autres qualités sensibles paraissent être reçues. Telle est l’opinion commune. Toujours est-il que si le morceau de cire est approché du feu, toutes ses premières qualités sensibles disparaissent et sont remplacées par d’autres. Or, chacun pensera qu’il s’agit de la même cire, c’est-à-dire admettra que l’objet reste identique à lui-même. Ce n’est donc pas grâce aux données des sens que nous percevons, c’est grâce à l’entendement seul à même de penser ce qui fait l’unité de l’objet. L’espace qu’occupe la cire, sa forme, voire la loi de ses transformations doivent être conçus. Toutefois, l’entendement ne reçoit-il pas le concept de l’objet ? Percevoir serait alors toujours seulement recevoir.

Nullement, car comme Descartes l’indique, lorsqu’on prétend voir des hommes d’une fenêtre, en réalité, on voit des chapeaux et des manteaux. Il pourrait recouvrir des spectres ou des automates. À l’analyse, la perception est un jugement, c’est-à-dire qu’elle implique un acte de l’esprit qui pose l’existence de l’objet. Juger, ce n’est pas seulement recevoir, c’est affirmer ce qu’on reçoit. Dans la perception, l’esprit donc ne se contente pas de recevoir. L’acte par lequel il lie les sensations avec le concept de l’objet est bien son opération propre.

Cependant, on ne voit pas comment une perception serait différente d’une affirmation purement gratuite. Car on expérimente dans la perception une certaine passivité qu’il n’y a pas dans les jugements théoriques. Dès lors, l’identité de l’objet n’a-t-elle pas une autre source que le jugement ? L’esprit ne reçoit-il pas autrement que par les seuls sens dans la perception ?

 

Toute représentation repose sur des impressions premières, les données des sens. Et celles-ci sont reçues. La lumière que je vois, les sons que j’entends me parviennent. Hume a raison de dire dans l’Enquête sur l’entendement humain, que ce sont les bases de notre rapport au monde. Même si la perception est fausse, elle est reçue. C’est pourquoi il faut la distinguer de l’imagination à proprement parler qui consiste à se représenter en usant des sens, notamment de la vue, un objet en son absence. Mais les sens ne nous donnent pas un objet ? En quoi donc n’y a-t-il que réception dans la perception ?

L’objet selon Hume, se constitue grâce à l’association des idées, c’est-à-dire la contiguïté spatiale et temporelle, la similitude et la causalité. En effet, lorsque deux ou plusieurs sensations se trouvent dans le même temps ou dans le même espace à plusieurs reprises, on a tendance à ce que la liaison nous apparaisse. Pour reprendre l’exemple de Descartes, le morceau de cire est déjà une liaison ou synthèse de données sensibles contiguës. Il en va de même de la similitude qui nous fait identifier des objets comme étant les mêmes. De là découle l’apparence des concepts. Enfin, la causalité lie des objets. C’est parce que j’ai plusieurs fois vu de la cire se transformer sous l’action de la chaleur que j’identifie la même cire. C’est l’association des idées qui nous conduit donc à nous dire que percevoir c’est bien seulement recevoir. Comment rendre compte de l’unité que présente l’objet ?

La répétition des mêmes séries d’association d’impressions selon les lois de l’association des idées crée en nous l’habitude de voir les mêmes choses ou d’identifier des sensations comme appartenant au même objet. L’habitude en nous est le principe qui nous donne l’impression que l’objet vient de nous, de notre entendement. En réalité, l’habitude est tout aussi passive. Aussi peut-on dire que percevoir, c’est seulement recevoir par l’habitude des associations de sensations qui se sont répétées pour constituer des objets qui sont des agglomérats de données des sens.

Néanmoins, des multiples associations possibles, notre perception n’en retient que certaines et non toutes. C’est la raison pour laquelle, il n’est pas interdit de penser qu’il y a quelque chose en nous qui nous amène à sélectionner ce qui constitue l’objet.

 

On peut d’abord soutenir avec Merleau-Ponty dans Sens et non-sens, que la perception est toujours perception d’un tout. Autrement dit, les différentes données des sens communiquent malgré l’apparence. Dans cette illusion où l’on voit tour à tour deux visages face à face ou un vase, c’est bien une globalité qu’on perçoit puisque les données des sens sont les mêmes. Dès lors, il y a bien une initiative de la part du sujet.

La perception n’est jamais une simple hypothèse, elle est toujours une thèse. Et s’il y a des perceptions fausses, c’est en tant qu’une perception vraie la corrige. De sorte que la perception est toujours vraie. La perception est donc la conscience du monde en sa totalité. Et parce que la conscience est intentionnalité, le sujet a l’initiative. C’est pour cela que la perception n’est pas seulement réception. La pure réception, c’est la sensation. C’est la raison pour laquelle elle n’est pas position d’un objet. Sentir le sable chaud n’est pas le percevoir. C’est à même mon corps ou plutôt à l’intersection de mon corps et de l’élément sable que je sens de la chaleur. Et s’il me brûle, si je me dispose à remettre mes tongs, alors je le perçois. Comment donc comprendre plus précisément la perception de l’objet ?

L’unité de l’objet a pour source nos besoins pratiques comme Bergson l’a analysé à juste titre dans Matière et Mémoire (1896). En tant que tel, le monde est un. Il n’y a pas de solution de continuité entre les objets que nous semblons y rencontrer qui, tous, interagissent entre eux. Dès qu’on cherche théoriquement à déterminer la limite des objets, on se heurte à mille difficultés qui nous étonnent car nous les distinguons au premier coup d’œil. C’est que ce sont nos besoins et notre pratique qui assurent le découpage. Le marteau se détache dans l’atelier parce que j’en fais un certain usage. Et même les étoiles et planètes ont longtemps servi aux hommes pour mesurer le temps ou se repérer dans l’espace.

 

Pour finir, on peut dire que le problème était de savoir si percevoir c’est seulement recevoir, quoi et comment. Percevoir, ce n’est pas seulement recevoir un objet par l’entremise des sens comme on a tendance spontanément à le penser. C’est pourquoi l’analyse intellectualiste cartésienne qui fait de la perception un jugement comprend une part de vérité. Mais le jugement est trop éloigné de la passivité apparente de la perception. Aussi est-il préférable de penser que les sensations se lient en des objets par association des idées. Mais on ne comprend pas le tout qu’est la perception. Elle n’est donc pas seulement réception, mais découpage de la réalité en fonction de nos besoins pratiques : ce sont eux qui font l’unité de l’objet de la perception.

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