Sujet et corrigé d'une dissertation : Peut-on distinguer la création artistique de l'invention technique ?

Publié le par Bégnana

On célèbre souvent le génie multiforme de Léonard de Vinci (1452-1519), peintre et inventeur des hélices d’hélicoptères. Est-ce à dire que la création artistique et l’invention technique ne peuvent se distinguer ?

D’un côté, qui dit création et invention, dit mise en œuvre de nouveautés qui n’existaient pas jusque là. D’un autre, l’œuvre d’art apparaît comme proprement génial. Son imitation n’est que pâle copie alors que l’invention technique repose sur la découverte de processus que n’importe qui peut trouver.

Peut-on distinguer la création artistique de l’invention technique ?

On se demandera d’abord si le génie est à la source de la différence entre création artistique et invention technique, puis si l’imitation permet de les confondre et enfin si le travail de l’artiste et du technicien ne sont pas le même.

 

Il est vrai qu’on peut distinguer la création artistique de l’invention technique en tant que celle-là est l’œuvre du génie alors que celle-ci ne l’est pas. En effet, l’artiste crée en faisant comme le dit Alain dans son Système des beaux-arts (1920). Il finit par découvrir comme le spectateur, l’idée que représente son œuvre. C’est pourquoi son œuvre est unique.

À l’inverse, l’inventeur technique cherche à faire un objet nouveau qui répond à un besoin et qui remplit une fonction. Soit l’invention ressemble à d’autres inventions comme un nouveau téléphone, soit l’invention introduit une technique nouvelle, comme l’ampoule électrique qui a modifié l’éclairage. Mais l’invention peut apparaître plusieurs fois et des inventeurs peuvent se quereller pour savoir qui fut le premier.

Ce que la création artistique fait, c’est de faire apparaître dans l’œuvre quelque chose qui donne à penser. Ainsi, la forme unique dont Léonard dispose ses personnages dans sa Vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne (~1510) est bien l’œuvre de son génie. Le thème existait avant lui, par exemple dans l’œuvre de Masaccio (1401-~1428) Sainte Anne, la vierge avec l’Enfant et des anges (1424). Quant aux idées religieuses qu’il exprime, elles lui préexistaient aussi. La création artistique est donc dans le fait de les présenter de nouvelles manières de façon à ce que le spectateur soit amené à réfléchir sur l’œuvre.

Par contre, l’invention technique ne donne rien à penser. L’idée qui la rend possible préexiste à sa réalisation. Elle est une idée qui fonctionne. Certes, l’inventeur la découvre pour faire l’objet, mais il est limité par les connaissances acquises jusque là et par l’environnement technique dans lequel il invente – l’homme de la préhistoire qui inventa l’arc n’aurait pu inventer le fusil. Il peut rêver comme Léonard des objets qu’il ne peut réaliser : cela reste un rêve.

Cependant, cette idée de génie reste mystérieuse et donne l’impression que l’artiste est une sorte de Dieu qui produit à partir de rien. Or, ce ne peut être le cas car il n’est pas Dieu mais un homme. Il doit apprendre. Dès lors, ne faut-il pas penser que la création artistique et l’invention technique s’abreuvent à la même source, à savoir l’imitation de ce qui existe déjà ? Comment alors penser la nouveauté ?

 

Pour apprendre, il faut imiter comme Aristote en fait la juste remarque dans sa Poétique. Aussi, on peut penser la création artistique et l’invention technique comme imitation. C’est que le créateur ne peut partir de rien : il n’est pas le Dieu monothéiste. Il lui faut un modèle. Sa création consiste précisément dans la façon dont il dispose son modèle. Ainsi dans sa Vénus à l’organiste (~1550), le Titien (~1488-1576) dispose face au spectateur une belle Vénus qu’il admire tout comme le musicien qui se retourne pour la contempler.

De même, l’invention technique est une imitation. D’une part, d’une fonction qui se trouve dans la nature comme couper, rouler, etc. et d’autre part d’un processus naturel comme propulser, etc. Enfin, l’inventeur tient compte des matériaux qu’il trouve et même s’il les apprête, il doit imiter ce qui est naturel.

La création artistique imite pour faire apprendre quelque chose. Soit que l’artiste représente une idée déjà existante. C’est notamment ce qui se passe dans la peinture religieuse où les personnages imités représentent des personnages religieux. Nul doute que Léonard n’a pas directement imité Sainte Anne ou la Vierge Marie. C’est pourquoi l’imagination de l’artiste est nécessaire.

L’invention technique elle permet soit d’améliorer un objet existant soit d’en créer un nouveau qui donne une nouvelle possibilité d’action. Telle est sa nouveauté par rapport aux techniques existantes. Aussi si la création artistique et l’invention technique procèdent de la même manière, le résultat reste bien distinct.

Néanmoins, il faut bien distinguer l’imitation de l’invention ou de la création sans quoi tous les objets techniques et toutes les œuvres d’art seraient identiquement nouveaux, ce qui est loin d’être le cas. Si donc on n’admet pas l’idée de génie comme distinguant la création artistique de l’invention technique, comment est-il possible de rendre compte de la possibilité de la création artistique et de l’invention technique ?

 

Quand on s’enquiert du travail des grands artistes comme des grands inventeurs, on peut comme Nietzsche dans Humain, trop humain, remarquer qu’ils œuvrent toujours dans la même direction : ce sont des travailleurs acharnés et unidimensionnels. C’est pour cela que la notion de génie peut soit être éliminée, soit ramenée aux facultés de la commune humanité, comme on voudra. En effet, l’artiste qui crée une œuvre s’y reprend plus d’une fois. Ainsi, lorsqu’on voit les dessins préparatoires de Léonard ou le carton de Londres de sa Sainte Anne, on comprend que l’œuvre qui nous paraît géniale est le fruit d’un long travail.

De même, l’inventeur d’un nouvel objet technique doit, dans son domaine, acquérir les savoirs et les savoir-faire qui lui permettront de donner un contenu à une idée, qui en feront une véritable idée et non un simple rêve. Ce n’est pas Léonard qui a inventé l’hélicoptère.

Le créateur doit certes faire preuve d’imagination, mais elle est loin de suffire pour qu’il y ait une œuvre véritablement originale. En effet, bien souvent l’imagination se contente de reproduire ce qui a déjà été vu ou entendu. Que de tableaux qui ressemblent à ceux qu’on a vus, voire qui sont des copies comme La Sainte famille de Bernardino Luini (~1485-1532) qui est la copie du carton de Londres de la Sainte Anne de Léonard avec l’ajout d’un personnage. Que de morceaux de musique qu’on a l’impression d’avoir entendu mille fois. C’est ceux qui nous plaisent immédiatement et qui nous divertissent. La véritable création suppose donc un long et rigoureux travail d’élimination des copies.

De même, le véritable inventeur en matière technique ne se contente pas d’ajouter une petite modification à un objet existant. L’invention n’est pas le téléphone portable mais le téléphone (dans les années 1870). Cela suppose là encore un long travail qui s’appuie sur le travail de nombreux hommes de sorte qu’il est difficile voire impossible d’indiquer exactement un inventeur.

 

Ainsi, le problème était de savoir s’il est possible ou non de distinguer entre la création artistique et l’invention technique. L’œuvre d’art apparaît comme celle du génie mais c’est là une notion obscure. On ne peut pas dire qu’elles sont l’une et l’autre imitation, l’une visant la représentation, l’autre l’utilité. En fait, du point de vue du processus d’apparition du nouveau, il n’est pas possible de distinguer entre la création artistique et l’invention technique : elles sont le fruit d’un long travail de l’artiste et de l’inventeur qui repose sur le travail de l’humanité.

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