Sujet et corrigé d'une dissertation : Peut-on nier l'évidence ?

Publié le par Bégnana

Il arrive souvent que dans un débat l’un des interlocuteurs évoque l’évidence pour assurer que ce qu’il soutient est vrai : “Mais c’est évident !”. On ne peut nier l’évidence semble être le principe sur lequel il s’appuie.

Or l’histoire des idées semble à qui la contemple le cimetière des évidences. C’est pour cela que nier l’évidence semble aller de soi.

Pourtant, il est non moins clair qu’on ne nie qu’une fausse évidence ou qu’une évidence apparente au nom d’une autre évidence.

On peut donc s’interroger sur la possibilité de nier l’évidence. Est-ce qu’on peut nier les opinions qui nous paraissent évidentes ? L’évidence rationnelle peut-elle être remise en cause ? L’évidence peut-elle être volontairement niée ?

 

L’évidence c’est la façon dont l’opinion ou la croyance apparaît. En effet, lorsque nous tenons une représentation pour une évidence, c’est que nous n’avons rien à arguer en sa faveur. Elle semble aller de soi. Or, une opinion ou une croyance, se distingue d’une connaissance en tant qu’on la tient pour vraie sans preuve alors que cette dernière repose sur des preuves. Qui veut s’assurer de la connaissance examine ce qui est en jeu et donc remet en cause ce qui va de soi. C’est ainsi que Socrate, lorsque son ami Chéréphon lui apprend que l’oracle de Delphes l’a désigné comme l’homme le plus sage, il y voit une énigme comme nous l’apprend Platon dans son Apologie de Socrate. Comment lui qui pense ne pas être un sage pourrait être sage ? Comment pourrait-il ne pas l’être puisqu’un dieu ne peut mentir ? Aussi se lance-t-il dans une enquête qui implique de remettre en cause la parole du Dieu.

Pour pouvoir nier l’évidence, il faut non seulement une opposition entre deux évidences, mais plus encore une radicale remise en cause. Car il ne suffit pas simplement d’opposer à une évidence son manque de vérité. Car, l’esprit y est habitué. Platon l’explique dans son l’allégorie de la Caverne où il montre des prisonniers qui voient sur un mur des ombres d’objets éclairés par un feu qu’ils ne voient pas. L’un d’entre eux est libéré et dans un premier temps, tourné vers la lumière, il est ébloui et préfère retourner dans la caverne à ses évidences. On voit par exemple dans l’Hippias majeur que le personnage éponyme n’admet toujours pas son ignorance après la réfutation de sept définitions qui sont proposées du beau.

Cette négation ne remplace pas une évidence par une autre mais par l’enchaînement des preuves. En effet, si pour nier une évidence, on utilisait une autre évidence, on ne nierait pas l’évidence. C’est pour cela que lorsqu’on propose à Socrate une opinion, il l’éprouve, même si elle semble évidente. Parfois même il remet en cause ses propositions comme on le voit dans l’Hippias majeur où il critique trois définitions qu’il a proposées. De sorte que si d’aventure, elle apparaissait établie, c’est sur la base de preuves.

Cependant, comme il est impossible de tout prouver, il faut bien des principes qui servent de points de départ comme le Soleil de l’allégorie de la Caverne qu’on voit comme la source de toute lumière. Ceux-ci ne sont-ils pas des évidences ? Comment le savoir ? N’est pas que l’évidence est le critère de la vérité ?

 

Il faut distinguer entre l’évidence qui est celle de l’opinion qui repose sur ce qui apparaît et l’évidence rationnelle. Par là, on peut entendre une évidence qui apparaît à la raison et qui lui permet de démontrer comme les axiomes en mathématiques. Ce sont les premiers principes dont Pascal dans les Pensées [fragment 101 de l’édition Le Guern] affirme qu’ils sont connus par le cœur. Toutefois, il est possible qu’en cela la raison se trompe dans sa reconnaissance. Ne faut-il pas alors les nier ne serait-ce que pour les éprouver ? Mais comment ?

C’est pourquoi Descartes propose une remise en cause de tous les principes reçus. C’est ce qu’on nomme le doute méthodique qui consiste à considérer comme faux tout ce en quoi on peut trouver un léger doute afin de déterminer s’il y a quelque chose de vrai. C’est ainsi qu’il rejette aussi bien l’évidence qui nous vient des sens puisqu’ils nous trompent quelquefois que l’évidence qui nous vient de la raison en ce qu’elle peut se tromper. Il rejette même la distinction entre la veille et le songe à cause de l’identité des représentations. Or, une telle remise en cause conduit à un principe, celui de l’existence du sujet qui pense.

Or, sur la base de ce principe, on peut dégager comme critère de la vérité, la clarté et la distinction des représentations. En effet, puisque le sujet apparaît comme une vérité puisqu’il il apparaît à l’attention et se distingue de tout ce qui est objet, on sait implicitement et on peut expliciter que les représentations claires et distinctes sont toutes vraies. Et c’est ainsi qu’on peut définir l’évidence. C’est ce qui résiste au doute. On ne peut la nier puisqu’elle est le principe de toute négation. En effet, ce qui fonde une négation, c’est l’évidence qu’elle ne respecte pas.

Néanmoins, l’évidence dépend du jugement en ce sens où il est un acte de la volonté pour être constitué en connaissance. Dès lors, si la volonté est libre, ne peut-elle pas nier l’évidence ? Mais comment pourrait-elle le faire ? Peut-elle le faire ?

 

On peut avec Descartes soutenir que le libre arbitre nous permet non pas moralement mais absolument de nier l’évidence (cf. lettre au père Mesland du 9 février 1645). En effet, la volonté est la faculté de se déterminer indépendamment de toute cause. Dès lors, lorsqu’une idée est évidente, il est clair que le choix se portera sur elle. C’est ce que signifie que moralement, on ne peut nier l’évidence. Mais absolument, puisque le libre arbitre s’oppose à la nécessité, je puis refuser une évidence. Non pas d’ailleurs qu’il y ait indifférence au sens où je ne sais pas quoi choisir, mais en tant que je sais ce que je dois choisir mais que je refuse de le faire. Or, comment est-ce possible ?

C’est qu’en réalité, il faut bien poser un motif : affirmer le libre arbitre. C’est lui alors l’évidence qui permet de nier les autres évidences. C’est lui qui détermine le choix de refuser les autres évidences. Par conséquent, la volonté ne peut véritablement nier l’évidence en général. Ne peut-on pas penser finalement que le libre arbitre n’est qu’une illusion qui provient du fait que nous ignorons les causes qui nous déterminent à choisir ?

Car, lorsque nous analysons le comportement des autres, nous découvrons ce qui les fait agir même lorsqu’eux-mêmes l’ignorent comme Spinoza le soutient dans sa lettre 58 à Schuller. Le bavard, l’ivrogne, l’enfant qui désire du lait pour reprendre ses exemples sont déterminés à agir même s’ils ignorent par quoi.

En réalité, il peut y avoir une incertitude due à l’opposition de deux idées, c’est l’idée douteuse. Elle peut donner lieu à l’impression qu’on nie l’évidence. Mais en réalité il n’en est rien. Lorsque nous doutons une idée, l’esprit ne nie ni n’affirme comme Spinoza l’indique dans le Traité de la réforme de l’entendement. Mais l’évidence s’impose à l’esprit même s’il ne sait pas pourquoi.

 

En un mot, on se demandait s’il était possible de nier l’évidence. Lorsqu’elle est évidence immédiate de l’opinion, il est possible de la nier grâce à la connaissance. Mais il y a la vraie évidence, celle de la connaissance. Elle ne peut être niée. Même le libre arbitre ne le peut. D’ailleurs, on peut se passer de cette notion. Dès lors, l’évidence s’impose toujours et montre ainsi en quoi la vérité est pour nous nécessaire.

 

 

Publié dans Sujets L ES S

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Merci 19/03/2016 14:20

très belle dissertation

Jean Luc Mutala 11/11/2015 19:09

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