Sujet et corrigé d'une dissertation : Peut-on penser sans douter ?

Publié le par Bégnana

« Si tu sais méditer, observer et connaître, / Sans jamais devenir sceptique ou destructeur » écrivait Rudyard Kipling (1865-1936) dans son poème « Tu seras un homme, mon fils » (titre de la traduction française de François Maurois de 1918, « If » en anglais, 1910). Le poète opposait donc penser et douter.

Il paraît assez évident que douter est une façon de penser parmi d’autres mais qui ne permet pas vraiment d’affirmer ou de nier quoi que ce soit. Bref, on peut penser sans douter.

Pourtant, qui ne doute pas croit, c’est-à-dire ne pense pas vraiment ce qu’il pense puisque cela vient de quelque chose d’extérieur à la pensée.

Dès lors, on peut se demander si pour penser, douter est une condition nécessaire voire suffisante.

Douter, c’est ce qui permet de se détacher de toutes croyances, c’est tout autant une méthode de découverte des véritables pensées, voire un mode réactif dont on pourrait se passer pour penser.

 

 

Penser n’est pas croire écrivait Alain dans une de ses Propos sur les pouvoirs. Car qui croit affirme ce qu’il croit sans savoir pourquoi il croit puisqu’il n’a aucune preuve de ce qu’il soutient ou nie. Or, pour penser, il faut commencer par rompre avec la croyance. Tel est le rôle du doute. C’est qu’il réside en une hésitation de l’esprit sur la vérité ou la fausseté d’une proposition. Il conduit donc à une remise en cause des croyances. Ainsi, sans doute, il n’y aurait aucune pensée : il en est la condition nécessaire. Mais ne peut-on pas commencer par penser sans douter, voire après avoir douté, ne peut-on pas penser sans douter ?

Pour penser sans douter, il faudrait alors s’installer d’emblée dans une affirmation qui n’aurait aucune attache affective. Voilà qui est impossible. Car, pour penser, il faut que l’affirmation ou la négation ne dépende d’aucun autre motif que de la pensée elle-même. Si la condition originelle des hommes est l’ignorance, c’est-à-dire l’absence de culture au sens de la formation comme Platon le soutient à travers son allégorie de la caverne qui ouvre le livre VII de La République, alors, il faut bien qu’il doute pour accéder au penser. C’est pourquoi le maître de Platon, Socrate, faisait douter ses interlocuteurs en leur montrant qu’ils ne savaient pas, mais croyaient savoir ce qu’ils ne savaient pas.

Et lui-même remettait en cause sa prétention à être l’homme le plus sage telle qu’il l’avait reçu de l’oracle de Delphes. D’une part, étant conscient de ne pas être sage et pensant que le Dieu ne pouvait mentir, il ne crut pas en l’oracle mais interrogea son sens. On peut donc bien parler de doute. D’autre part, ce doute, il le rendit effectif en allant interroger tous ceux qui passaient pour sage. Car s’il s’était arrêté d’interroger et de se demander s’il était bien celui qui sait ne rien savoir, il eût cru être sage sans l’être. Le doute doit donc accompagner toute pensée pour qu’elle soit pensée.

Néanmoins, le doute ainsi produit est paralysant. Car, si ma pensée hésite, finalement, elle ne pense rien : elle oscille entre l’affirmation et la négation sans jamais avoir un contenu. Socrate devait bien au moins penser qu’il était comme un envoyé d’Apollon. Dès lors, pour que le doute soit une condition de la pensée, ne faut-il pas qu’il soit volontaire ? Quel est alors son sens ?

 

C’est que pour ne pas croire, il ne suffit pas de douter de quelques pensées et d’appuyer son doute sur des croyances implicites. En effet, il est toujours possible de douter de telle pensée en affirmant des croyances explicites ou implicites. Un chrétien doutera du récit des miracles d’un bouddhiste. Ce dernier, s’il se rend compte de la supercherie, se mettra à douter, mais sur la base de sa croyance antérieure. Ainsi le doute ordinaire n’est finalement qu’une croyance déçue. Il est méfiance, c’est-à-dire une forme négative de foi. Bref, il consiste à ne pas croire en quelqu’un qui nous aura trompé et donc à ne pas croire que quelque chose est tel ou tel parce qu’on a été trompé. Mais qui doute ainsi ne pense pas non plus. Dès lors, ne faut-il pas déraciner à la racine toutes les croyances et les principes sur lesquelles elles se fondent pour véritablement douter et penser ?

Il faut donc que le doute soit volontaire. Pour penser, il faut rompre avec les motifs passionnels. C’est en ce sens que le doute méthodique tel que Descartes l’a pensé, est nécessaire. Il consiste selon le Discours de la méthode (1637) à considérer comme faux tout ce qui est simplement douteux et ainsi à déterminer s’il y a quelque chose de certain ou si on peut affirmer avec certitude qu’il n’y a rien de certain. À la différence du doute ordinaire, il implique la décision de considérer comme faux ce dont on ne sait pas si c’est vrai ou faux. Dans cette mesure, un tel doute élimine les croyances ou au moins leurs principes s’il est vrai comme le remarque Descartes dans la première de ses Méditations métaphysiques (1642) qu’en doutant de chaque opinion, on ne finirait jamais. Mais un tel doute n’est-il pas seulement provisoire de sorte qu’une fois affirmée une pensée, il sera possible de penser sans douter ?

Le doute paraît provisoire et pourtant il accompagne le travail de la pensée et le rend possible même une fois affirmée une pensée. En effet, le doute méthodique débouche sur un doute général qui implique de considérer que tout est faux. Or, un tel doute général mais en lumière l’impossibilité de douter du premier principe, à savoir le « je pense donc je suis » (Discours de la méthode, quatrième partie ; Principes de la philosophie, première partie, article 7, 1644) ou « je suis, j’existe » (Méditations métaphysiques, méditation seconde). Reste à savoir qu’est-ce que je suis moi qui suis certain d’exister. C’est le doute qui permet de concevoir la pensée comme le fait d’apercevoir immédiatement en moi ce qui se passe, bref, d’être conscient. Car argumente Descartes dans l’article 9 de la première partie des Principes de la philosophie (1644), lorsque je vois, cela est vrai comme conscience de voir parce que je peux douter de ce que je vois. Le doute méthodique me permet donc de penser la pensée, c’est-à-dire de la séparer de ce qu’elle n’est pas. Le doute méthodique continue donc à me permettre de penser et c’est lui qui fait être le penser. Il est bien une condition nécessaire de la penser. Il en est même la condition suffisante puisque c’est par lui qu’il y a penser.

Cependant, le doute méthodique résulte d’une décision, celle de penser. Mais avant d’être mis en œuvre, il repose sur l’idée qu’il est possible de penser. Penser paraît donc précéder le doute. Dès lors, ne faut-il pas que penser soit possible sans douter ?

 

Le doute, méthodique ou non, reste le résultat d’une déception. Dès le début de la première de ses Méditations métaphysiques, Descartes explique qu’il avait remarqué que certaines de ses opinions étaient fausses. La décision de prendre le doute comme instrument de recherche procède de cette situation initiale qui est une déception. Car, se rendre compte qu’on a été trompé révèle qu’on a cru être dans le vrai. Le doute méthodique prend donc naissance dans le doute ordinaire.

Aussi pour penser faut-il ne pas douter. Platon le montre dans son allégorie de la caverne. Des prisonniers sont attachés au fond d’une caverne. Ils ne peuvent en voir que le fond. Derrière eux, des objets sont transportés par des hommes qui sont derrière un mur et au loin un feu les éclaire. Aussi ne voient-ils que les ombres des objets. L’un d’eux est délivré. On le tourne vers le feu. Il est ébloui. Tel est l’image du doute. Or, arrive-t-il à penser ? Nullement. Il veut retourner au fond de la caverne. Platon veut bien montrer que le doute ne suffit pas pour se mettre à penser.

Par contre, le prisonnier libéré est forcé à sortir de la caverne. Il est habitué à voir les objets qui sont à l’extérieur. Lorsqu’il voit le soleil, il comprend que c’est le principe de toute visibilité et de toute vision. Il commence alors à penser véritablement. Jusque là, c’était donc l’élan vers le penser et non le penser lui-même. Une fois libéré, l’homme en viendra même à redescendre dans la caverne pour tenter de libérer ses anciens compagnons d’infortune. C’est l’image de Socrate qui pouvait penser parce qu’il avait aperçu la vérité.

 

 

Ainsi, le problème était de savoir si douter est une condition nécessaire voire suffisante pour penser. Il apparaît que douter permet de se libérer des croyances surtout si le doute est volontaire comme le doute méthodique, instrument de découverte des principes et surtout instrument de penser. Toutefois, il est apparu que douter était une déception, bref, une méfiance, c’est-à-dire une croyance négative. Aussi pour penser faut-il s’installer dans le principe de la connaissance comme Platon en a donné l’image.

Resterait à savoir si nous avons commencé à penser ou si nous sommes toujours seulement en route vers le penser.

 

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