Sujet et corrigé d'une dissertation : Peut-on répondre à la question "qui suis-je?" ?

Publié le par Bégnana

Si certains écrivains ont tenté, imitant en apparence Saint Augustin dans ses Confessions, de répondre à la question « qui suis-je ? », c’est d’abord parce que cette question, c’est celle que le sujet semble s’adresser à lui-même. Seul un « je » peut se demander ce qu’il est, voire le demander à quelqu’un d’autre. Et s’il peut se le demander, c’est qu’être pour lui, c’est justement se faire être. Dès lors il semble toujours possible de répondre à un moment donné à la question « qui suis-je ? ».

Et pourtant, si le propre de mon ego est de se faire être, c’est que je ne suis jamais fini en ce sens que mon être est toujours ce que je construis inlassablement de sorte que ce serait bien plutôt à la sombre lumière de la mort qu’il faudrait demander l’impossible savoir de ce que je suis ou plutôt de ce que j’ai été.

Dès lors, faut-il penser que la question « qui suis-je ? » est une question sans réponse ou bien une réponse raisonnable et sensée est-elle possible et à quelles conditions ?

On examinera d’abord le rôle de la conscience dans la compréhension de soi. On verra dans quelle mesure la liberté rend notre être incertain avant de s’interroger sur les motifs inconscients qui nous rendent inconnus à nous-mêmes.

 

La conscience me permet de savoir à tout instant qui je suis. En effet, par là il ne faut pas entendre cette vague compréhension de soi qui semble nous accompagner lorsque nous sommes éveillés. Elle est bien plutôt inconscience car tel est l’état de celui qui ne s’interroge pas sur lui-même. Il faut entendre par conscience la réflexion comme le fait Alain, notamment dans ses Définitions. La réflexion, c’est le mouvement ou l’acte par lequel je me demande à moi-même non seulement ce que je dois penser, mais également ce que je dois faire. Et me le demandant, je me résous à le faire. Or, comme c’est moi qui, en cela, suis la source de mon action, je ne peux pas ne pas savoir qui je suis. Pour reprendre des exemples d’Alain, je sais que je suis lâche lorsque j’agis lâchement ou injuste lorsque j’agis injustement. Et si ma vie est une longue suite de traîtrise, je me connais comme traître à l’instar de l’infâme Iago dans l’Othello (1604) de Shakespeare (1564-1616). Soldat du chef de guerre de Venise, le maure Othello, il lui reproche d’avoir fait d’un autre, Cassio, son lieutenant. Il n’a de cesse que de faire croire à Othello que son épouse, Desdémone, le trompe avec Cassio. Othello commandite à Iago la mort de Cassio, mais il échoue. Pour que son ami Rodrigo avec qui il a agi ne le dénonce pas, Iago le tue. Par contre, lorsque Othello tue Desdémone, Iago tient provisoirement sa revanche. Il est clair que Iago ne peut ignorer qui il est. Que signifie alors qu’on se pense parfois comme inconnu ?

Me prétendre inconnu est un moyen pour me tromper moi-même et écarter la responsabilité qui m’incombe dans ce que je suis. Car, comme le dit Alain dans les Éléments de philosophie (livre VI Des vertus, chapitre 1 Du courage), « la conscience morale, c’est la conscience même ». C’est pourquoi il est possible de répondre à la question qui suis-je, d’un point de vue moral. Or, en dehors de ce point de vue, je ne suis rien, je possède. Ainsi ne suis-je pas ce corps que je dis mien, car je peux me penser sans lui mais non lui sans moi comme Descartes l’indique clairement dans les Principes de la philosophie (première partie, article 9). Je ne suis pas non plus cette identité sociale, citoyenne ou culturelle en ce sens que je n’en suis pas responsable. Ainsi, je n’ai pas à m’attribuer des mérites qui ne sont pas miens mais sont ceux de mes prédécesseurs. Sartre dans ses Réflexions sur la question juive (1946) fait remarquer que le nationaliste s’attribue les mérites des membres de sa communauté, ce qui le dispense d’agir. Français, anglais ou italien, il s’identifiera à Descartes, Shakespeare ou Raphaël, ce qui le dispensera de faire des mathématiques ou de la philosophie, d’écrire des pièces de théâtre ou de peindre des tableaux.

Toutefois, s’il paraît possible de répondre à la question « qui suis-je ? », c’est que c’est moi qui me fais être qui je suis. Dès lors, je puis changer et être demain autre que je ne suis aujourd’hui. C’est donc dire qu’il n’y a pas quelque chose comme une substance qui serait mon être ou mon identité. Dès lors, n’est-ce pas justement ce qui rend impossible de répondre à la question « qui suis-je ? » ?

 

C’est que la conscience n’est pas d’abord réflexion. Car, s’il fallait savoir qu’on sait pour être conscient, il faudrait savoir qu’on sait qu’on sait et ainsi de suite à l’infini. Mais la conscience n’est pas non plus ignorance de soi. Toute conscience est aussi conscience de soi. On peut avec Sartre écrire conscience (de) soi pour mettre en lumière que dans la simple conscience le soi n’est pas le thème explicite de la conscience même s’il n’est pas absent de son horizon. Si je cours prendre le tramway pour reprendre à Sartre un de ses exemples dans La transcendance de l’ego (1936), c’est cette tâche qui est le thème explicite de ma conscience, ce vers quoi elle est tournée. Tel est le sens de la formule de Husserl : « toute conscience est conscience de quelque chose ». C’est pour cela qu’on peut parler d’un cogito préreflexif comme il le fait dans L’être et le néant. Ainsi, la conscience n’est pas d’abord tournée vers le moi. Même dans l’attitude réflexive, elle est tournée vers une autre conscience. C’est pour cela que la réflexion présuppose la distinction entre le réfléchi et le réfléchissant. Ils ne peuvent coïncider. Aussi la conscience est-elle d’abord et essentiellement impersonnelle. Le moi, lorsqu’il est objet de la conscience, n’a pas de privilège particulier par rapport à tout autre objet. Dans La transcendance de l’ego, Sartre reprend ainsi le mot de Rimbaud : « je est un autre » (Lettres dite « du voyant », à savoir la Lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871 et la Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871). Ne pourrait-on pas alors répondre à la question « qui suis-je ? » de la même manière qu’on répond à la question de savoir ce qu’est une chose ?

C’est qu’une chose demeure ce qu’elle est ou suit une loi d’évolution que l’on peut connaître grâce à l’expérience. Le trajet d’un corps suit les lois de la mécanique. La composition de l’eau, celles de la chimie. Or, la conscience est liberté et donc je puis toujours être autre que ce que j’ai été jusque là en tant que je suis projet. C’est pourquoi la question « qui suis-je ? » n’appelle comme seule réponse : une histoire inachevée. Prenons comme exemple l’écrivain Jean Genet (1910-1986). Il a d’abord été un voleur. Nul doute que s’il n’était devenu un écrivain reconnu, la réponse à la question de savoir qui il était eût été tout autre que celle qui a pu être énoncé après sa mort. Disons donc que l’impossibilité de répondre à la question « qui suis-je ? » réside dans le fait que je suis non une substance mais une histoire, c’est-à-dire une série d’événements qu’on peut dater et qui se réfèrent les uns les autres de façon à ce que certains donnent leur sens à d’autres. Un vol devient ainsi en fonction de ce que je fais après coup une simple erreur de jeunesse ou au contraire le début d’une longue carrière de délinquant.

Néanmoins, à chaque moment je peux jeter un regard rétrospectif sur ce que je suis actuellement, quitte à ne pas savoir ce que je serai. Mais ce n’est pas vraiment la question. C’est pour cela qu’il paraît plutôt possible de répondre à la question « qui suis-je ? », ne serai-ce que de façon problématique comme le montre l’autobiographie. Si donc la réponse paraît malgré tout peu évidente, n’est-ce pas parce que je ne puis me penser comme étant seulement conscience ? Ne faut-il pas que j’admette qu’il y a en moins un inconscient qui me rend inconnu à moi-même ? Mais comment l’affirmer sans contradiction ?

 

Je ne puis écarter de mon être tout ce que j’ai reçu comme préjugés, mœurs, coutumes, etc. « Nous avons été enfants avant que d’être hommes » souligne très souvent à juste titre Descartes (Discours de la méthode, II° partie, Principes de la philosophie, I, 1). Même l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes est déjà de l’ordre du préjugé. Il faut donc chercher à savoir et non simplement à croire. Ne peut-on pas faire un pas de plus et récusé le primat de la conscience.

Ainsi, sans souscrire en tout à la psychanalyse de Freud, peut-on en retenir l’argument fondamental qu’il précise dans sa Métapsychologie : il y a des actes en nous qui ne prennent sens que si et seulement si on fait l’hypothèse qu’il y a des pensées inconscientes qui les rendent possibles. On peut ainsi relever que le phénomène de la conscience morale est bien étrange. Loin d’être réflexion, la conscience morale apparaît bien plutôt comme une sorte de voix qui nous interdit. Socrate d’ailleurs l’attribuait à une sorte de démon (cf. Platon, Apologie de Socrate ; Phèdre). Cette interprétation religieuse montre son caractère inconnu et en quelque sorte sa différence avec le moi. Autrement dit, rien ne me garantit que l’idée que la conscience morale me définit, ne fasse pas partie des préjugés que j’ai acquis dans ma prime enfance. C’est pourquoi lorsqu’il parle de Surmoi, Freud a en vue toutes les obligations intériorisées, notamment lors de la première enfance qui viennent s’opposer à nos désirs (cf. Abrégé de psychanalyse, 1939, chapitre VIII et IX). Et puis, il y a également nos désirs, non voulus, qui s’imposent à nous, non parce que nous nous refusons à les assumer, mais parce qu’ils sont malgré qu’on en ait. C’est ce que Freud nomme le Ça, c’est-à-dire l’instance des pulsions. Le Ça et le Surmoi forment mon inconscient. Dès lors, la question « qui suis-je ? » renvoie à une identité qui se forge en moi sans ma totale collaboration et dont il me faut me libérer non pas pour être moi-même mais pour être, voire pour pouvoir faire de moi-même ce que je veux.

Je ne peux bien sûr affirmer directement qu’il y a en moins un inconscient, mais toute contradiction, tout fait qui m’étonne parce qu’il sort de l’ordinaire, surtout s’il est contraire à ma volonté ou à toute intention consciente, est une manifestation qu’il y a de l’inconnu en moi. Il n’y a donc pas de contradiction à émettre des hypothèses sur ce qui me fait agir ou ce que je subis malgré que j’en aie. C’est justement cette tentative de connaître ce qui me fait agir qui est susceptible de me permettre d’être moi-même. Dès lors, la réponse à la question « qui suis-je ? » n’est rien d’autre que le processus par lequel nous tentons de nous retrouver dans le dédale de nos projets et de l’ensemble des conditions qui agissent à nous sans notre coopération. La possibilité d’y répondre appartient en quelque sorte à la question.

 

Disons donc pour finir qu’au problème de savoir si la question « qui suis-je ? » appelle une réponse, nous avons vu que du point de vue moral, la réponse est toujours possible et même que c’est la question qui permet une réponse absolue. Pourtant, quant à notre être, nous sommes inconnus à nous-mêmes non pas en tant que chose mais que liberté. Cependant, cette liberté désincarnée ne peut faire abstraction des déterminations diverses de notre être dont il s’agit de prendre conscience, non pas pour savoir « qui je suis », mais pour ne pas être assujetti à une identité d’emprunt. C’est pourquoi la possibilité de répondre à la question « qui suis-je ? » consiste précisément à se savoir dans l’ignorance de soi et dans la recherche de la libération des fausses identités.

 

 

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