Sujet et corrigé d'une dissertation : Peut-on se mentir à soi-même ?

Publié le par Bégnana

On dit souvent que certains hommes sont de mauvaise foi ou qu’ils se mentent à eux-mêmes. En effet, il apparaît clairement qu’ils ne peuvent pas ignorer que ce qu’ils disent ou font est contraire avec ce qu’on peut estimer qu’ils doivent savoir. Cependant, se mentir à soi-même semble une contradiction dans les termes car il faudrait que le menteur sache qu’il trompe pour qu’il y ait mensonge et ne sache pas qu’il est trompé. Dès lors, on peut se demander s’il est possible de se mentir à soi-même et comment. Est-ce en se détournant d’écouter sa conscience ? Est-ce parce que notre moi plonge dans un inconscient qui lui échappe ? Ou bien est-ce parce que notre conscience ne peut se saisir elle-même ?

 

Mentir implique de tromper, ce qui signifie qu’on est conscient de le faire. C’est en ce sens que mentir n’est pas se tromper, c’est-à-dire être dans l’erreur. Or, il faut être le même et différent pour pouvoir se mentir à soi-même. En outre, il faut qu’il y ait un intérêt pour qu’on puisse parler de mensonge. En effet, l’auteur d’une fiction ne ment pas même s’il peut tromper un autre. Par contre, il se ment à lui-même s’il croit en sa fiction. C’est donc l’inconscience qui rend possible qu’on se mente à soi-même. Qu’est-ce à dire ?

L’inconscience c’est le refus de la réflexion, c’est-à-dire de l’interrogation de soi sur soi qui caractérise la conscience selon Alain dans ses Définitions. L’inconscient, c’est celui qui agit, parle ou “pense” sans se demander s’il a raison de le faire. Aussi énoncera-t-il sur lui un propos faux dont il ne peut pas ne pas savoir qu’il est faux – et c’est ce qui constitue le mensonge – parce qu’il va à l’encontre de l’image qu’il veut donner. La mauvaise foi est fille de l’orgueil. Et l’orgueil consiste à se croire ce qu’on n’est pas. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’une simple erreur ?

En effet, la conscience ne trompe jamais selon le mot de la « Profession de foi du vicaire savoyard » de Rousseau que reprend Alain dans ses Définitions. Mais la mauvaise foi est évidente. Le sujet ne peut pas ne pas savoir qu’il n’est pas ce qu’il prétend être. Par exemple, tout son comportement montre qu’il est amoureux de la femme de son meilleur ami. Et il le nie. Pour ne pas donc entendre la conscience qui le condamne, il faut qu’il s’en remette aux autres, à l’opinion, aux préjugés. Ce sont eux qui étouffent la voix de la conscience.

Cependant, il faut admettre que le sujet puisse se ressaisir à tout moment. Son impuissance montre l’insuffisance de cette conception. La mauvaise foi n’exige-t-elle pas l’hypothèse freudienne de l’inconscient ?

 

Lorsqu’on est convaincu que quelqu’un est de mauvaise foi, on pense d’une part qu’il ment sur lui-même, mais surtout qu’il se ment à lui-même. Il lui faut donc croire en son mensonge. Se détourner de soi ne suffit donc pas puisqu’il est alors facile de revenir à soi. Aussi n’est-ce possible que si on n’accède pas à la totalité de son psychisme. C’est que pour qu’il y ait mensonge, il faut que le sujet connaisse la vérité ou au moins croit la connaître. Il faut qu’il refuse d’exprimer cette croyance. Et il faut qu’il y trouve un intérêt. Le mensonge à soi implique donc qu’on ne veut pas exprimer sur soi une vérité qui dérange. Aussi la simple fiction peut être une forme de mensonge à soi.

On peut ainsi analyser le mensonge à soi à la façon dont Freud interprète les lapsus. Ceux-ci consistent dans l’expression du contraire de ce que le sujet consciemment prétend vouloir dire ou faire. Prenons comme exemple ce président d’une assemblée qui ouvre la séance en énonçant qu’elle est close. Cela veut dire qu’il désire inconsciemment qu’elle s’arrête. Le lapsus révèle donc une vérité sur le sujet. Il permet donc de découvrir que le sujet se mentait à lui-même.

En effet, le mensonge à soi est l’expression inverse du lapsus. Le sujet énonce le faux sur lui alors qu’il devrait énoncer le vrai. Il prétend par exemple que son lapsus est dû à la fatigue. C’est qu’il y a en lui une résistance à l’expression de la vérité. Elle a pour source les exigences morales qui interdisent l’expression de certains désirs ou pulsions. Bref, le mensonge à soi est de l’ordre de la résistance au retour du refoulé, c’est-à-dire à la vérité qui gît dans l’inconscient.

Toutefois, la solution de l’inconscient résout le problème en le déplaçant. Car se mentir à soi implique une unité du moi. Or, en le scindant, ou en considérant que le moi est scindé entre la conscience et l’inconscient, on comprend comment le menteur peut ne pas savoir qu’on le trompe mais force est de considérer qu’il est différent du trompé. Dès lors, ne faut-il pas plutôt repenser la conscience pour comprendre comment le mensonge à soi est possible ?

 

Si l’on pense la conscience comme une connaissance de soi, il est impossible de se mentir à soi-même. Mais en réalité, la conscience est toute entière visée de quelque chose. Aussi n’est-elle pas une chose. Elle est refus d’être substance comme l’écrit Sartre dans son article intitulé « Une idée de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité » repris dans Situations I (1947). Aussi mentir consiste-t-il à viser autre chose que ce qu’on pense être vrai. Quiconque ment est conscient de mentir, c’est-à-dire d’énoncer autre chose que ce vrai qui lui est présent. La conscience de mentir est négation d’une croyance. C’est seulement dans un second temps que je peux réfléchir à mon mensonge et être dans le vrai en ce qui le concerne sans que cette réflexion ou conscience seconde ou encore intentionnalité seconde soit vraie par rapport à elle-même. Bref, dans le mensonge, il n’y a pas de réflexion même si on est conscient de mentir.

Dès lors, ce qui rend possible le mensonge sur soi, autrement dit la mauvaise foi, c’est que dans sa visée sur soi, la conscience peut se nier comme conscience pour se viser comme chose. Ainsi dans L’être et le néant (1943) Sartre prend-il les exemples du garçon de café et de la coquette. Le premier joue son rôle de garçon de café qu’il n’est pourtant pas. Et ce sérieux du jeu fait qu’il nie sa conscience en la chosifiant. La seconde oublie sa main dans celle de son compagnon en niant le désir de l’autre pour en rester à la pure conversation intellectuelle alors que le motif du rendez-vous ne peut lui échapper. Les deux cas symétriques et en quelque sorte inversés montrent que c’est en se faisant chose ou en refusant son incarnation que la conscience se fait de mauvaise foi, c’est-à-dire en niant qu’elle n’est ni une chose ni indépendante de son insertion dans un corps. Mais quel est l’intérêt de la mauvaise foi ?

C’est qu’elle permet de se masquer à soi-même sa responsabilité. En effet, si l’homme est projet comme le soutient Sartre, il est libre et responsable de ce qu’il est. La mauvaise foi nous permet de nous masquer cette liberté et cette responsabilité qui sont les nôtres. On peut ainsi s’engager dans une action et faire comme si on n’en était pas l’auteur. On vivra son métier comme un destin ou l’attitude des autres comme contraires à des sentiments qu’on a soi-même provoqué.

 

Finalement, se mentir à soi-même qui apparaît nécessaire et contradictoire peut se comprendre. En se détournant de la réflexion, la conscience permet de se mentir à soi-même, mais encore faut-il que la réflexion n’est pas accès à tout le contenu psychique. Aussi la notion d’inconscient apparaît légitime pour penser le fait que le sujet soit coupé d’intentions qui sont les siennes et qu’il vit comme si elles étaient étrangères. Mais elle permet de comprendre que le sujet se trompe sur lui-même, non qu’il se mente. Aussi faut-il penser la conscience comme intentionnalité pour comprendre comment en se visant comme une chose elle se constitue de mauvaise foi, ce qui est se mentir à soi-même. Finalement, se mentir à soi-même, c’est fuir sa responsabilité.

Dès lors, se mentir à soi-même semble être la condition humaine par excellence. Est-ce à dire que la sincérité est impossible ?

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