Sujet et corrigé d'une dissertation : Suis-je le mieux placé pour dire qui je suis ?

Publié le par Bégnana

« Je te connais comme si je t’avais fait » dit-on parfois à un proche, pensant par là qu’on sait exactement qui il est. Voilà qui est bien paradoxal, car si on peut observer les actes, entendre les paroles, on ne peut découvrir l’intérieur d’un sujet. Or, la trahison, le mensonge ne montrent-ils pas que les autres nous sont celés ? Dès lors, je semble être le mieux placé pour savoir qui je suis.

Cependant, nous paraissons aussi nous illusionner sur nous-mêmes de sorte que par leur regard plus objectif, les autres voient bien mieux dans nos intentions ou dans nos désirs, comme ces amoureux qui n’osent se déclarer leur amour, d’abord à eux-mêmes et que leurs proches ont déjà découvert.

Je puis donc me demander si je suis le mieux placé pour dire qui je suis ou bien si ma proximité avec moi ne me donne aucun privilège particulier pour dire qui je suis. La conscience me permet d’affirmer que je suis le mieux placé pour dire qui je suis. Par contre, l’hypothèse de l’inconscient me déloge de cette place. Le moi enfin, ne demeure-t-il pas essentiellement un inconnu ?

 

S’interroger sur qui on est, implique d’être capable de se représenter soi-même. Or, tel est le propre de la conscience. Et que découvre cette conscience ? Qui suis-je, moi, qui, m’interroge sur moi-même ? Il faut d’abord convenir que je ne suis pas mon corps. Non seulement parce que je peux douter de lui mais non que je suis comme Descartes le soutient dans les Principes de la philosophie (première partie, article 8), mais il change et je demeure le même. « Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure » dit justement le refrain du poème Le Pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire (1880-1918) repris dans Alcools (1913). Sans compter que c’est ce que je fais de mon corps qui me définit. C’est pourquoi le point de vue des autres sur mon corps, qui est plus complet, moi, qui n’en fais jamais le tour, ne leur donne aucun privilège sur moi. Bien au contraire, c’est moi qui sais ce que je fais de mon corps. Le médecin a besoin de ce que je lui dis pour découvrir mon mal et la maladie est d’abord éprouvée par le sujet comme Georges Canguilhem (1904-1995) le montre dans Le normal et la pathologique (1966).

Je ne suis pas non plus mon tempérament, c’est-à-dire ce qui semble être ma façon d’être naturelle, sanguin ou calme par exemple, ou mon caractère, c’est-à-dire la disposition morale qui est mienne comme d’être affable ou vindicatif comme une chose est bleue ou verte. C’est moi qui use de mon tempérament, qui me laisse aller en lui donnant le dessus ou qui forge mon caractère. Dès lors, c’est bien moi qui suis le mieux placé pour dire qui je suis. C’est qu’en effet, que ce soit mon corps ou mon tempérament ou mon caractère, c’est moi qui lui donne son sens. Disons donc avec Rousseau dans l’Émile (1762) suivi par Alain dans ses Définitions que la conscience ne trompe jamais. Pour cela il faut et il suffit de l’interroger.

Cependant, c’est un présupposé que la conscience soit l’essence du moi. Et c’est un présupposé d’autant plus contestable que nombre de nos pensées ou de nos actions nous demeurent obscures malgré notre effort pour les comprendre. Ce qu’éclaire la conscience est peut-être infime et son éclairage n’est-il pas finalement subjectif ? Dès lors, ne dois-je pas admettre en moi un inconscient et dès lors estimer que je ne suis pas le mieux placé pour dire qui je suis ?

 

Parce que les autres me voient agir, que mon corps en action se montre à eux pleinement, ils découvrent de moi et sur moi tout ce qui me trahit, voire tout ce qui de moi, m’est inconnu. Au début de son autobiographie, L’âge d’homme (1939), Michel Leiris (1901-1990) rapporte quelques une de ses habitudes en faisant remarquer que d’autres lui sont certainement inconnues. C’est que l’observation de notre propre corps n’est pas, loin s’en faut, un privilège de notre conscience. Or, ses gestes recèlent un sens. C’est ainsi que Freud a, avec raison, attiré l’attention sur les actes manqués. Rapportons un des plus surprenants qu’il relate brièvement dans le chapitre 3 de son Introduction à la psychanalyse, celle d’un chimiste qui oublie d’aller à son mariage et qui va au moment où il devait s’engager, à son laboratoire. Il est clair que le sens de l’action de son corps ne lui est pas connu au moment où il agit et qu’il est au contraire dans l’illusion sur le sens de son action.

Et dans certains cas, je puis moi-même me surprendre et ainsi comprendre que je suis inconnu à moi-même. C’est ce que montrent les actes révélateurs de mon tempérament. De même que les lapsus manifestent nos désirs inconscients selon Freud – par exemple ce lapsus du président d’une assemblée qui déclare la séance close à la place d’annoncer son ouverture, ce qui montre son désir d’en finir – de même nos actes révèlent aussi bien aux autres qu’à nous-mêmes notre tempérament, ce mixte de données naturelles et d’habitudes sociales et culturelles. Il en va de même de notre caractère. Car, la moralité de nos actions dépend aussi et surtout de ses interdits qui se sont en quelque sorte introjectés en nous et que Freud nomme, par exemple dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse, le Surmoi. Ce dictat de la conscience morale, si obscure, en est une manifestation. Ainsi, mon caractère moral m’échappe en partie, de sorte que je ne suis pas les mieux placés pour dire qui je suis : la conscience ne confère aucun privilège.

Néanmoins, l’hypothèse de l’inconscient me livre à la toute puissance d’un autre qui, saurait la vérité sur moi parce qu’il sait la vérité du sujet. On ne sort qu’en apparence de la toute puissance du sujet. Si donc la conscience ne me donne aucun privilège pour me dire le mieux placé pour dire qui je suis, n’est-ce pas parce qu’elle est autre que connaissance ? Ne faut-il pas que le moi alors soit un objet de la conscience comme n’importe quel autre objet ?

 

C’est que la conscience, non seulement n’est pas réflexion, mais même dans la réflexion, n’a aucun privilège pour déterminer qui je suis. La conscience, Husserl l’a montré, dans les Méditations cartésiennes (1929) et Sartre en a précisé le sens après lui dans son article « Une idée de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité » (1939) repris dans Situations I (1947), est toute entière conscience de quelque chose. C’est qu’en effet, elle n’est jamais vide d’objet. Lorsque je regarde, je suis conscient de voir tel arbre. Si je cherche à faire abstraction de l’objet perçu, il ne reste rien. Aussi la conscience s’incarne-t-elle en un corps qui n’est pas mien comme une chose. C’est le point de vue de toutes mes perceptions comme de tous mes sentiments. Et comme c’est depuis lui que je perçois et que j’éprouve des sentiments, je suis de ce point de vue dans une certaine obscurité vis-à-vis de moi-même qui est analogue à ce que les autres pensent de moi.

En effet, la conscience n’est pas réflexion, mais est intentionnelle, c’est-à-dire que le moi n’est pas le thème de la conscience. On peut avec Sartre dans L’être et le néant (1943), parler d’un « cogito préréflexif ». Il faut comprendre que dans l’acte de conscience, c’est l’objet qui est visé. Et si la conscience est aussi conscience de soi, ce n’est pas comme thème. Aussi lorsque la conscience se tourne vers elle-même, cette seconde conscience n’est pas elle-même son propre thème non plus. En réalité, c’est ainsi qu’émerge le moi comme pôle des actes de consciences, qu’ils soient réflexifs ou non. Et ce moi est un objet comme un autre. Ce qui fait que dans son article, La transcendance de l’ego (1936), Sartre reprenait le mot des Lettres du voyant (13 et 15 mai 1871) de Rimbaud (1854-1891) : « Je est un autre ».

Aussi n’est-ce qu’en apparence que la conscience me permet d’être le mieux placé pour dire qui je suis. J’entretiens avec moi-même une longue familiarité et certaines des informations que j’ai sur moi sont inconnues de tel ou tel autre. Mais en réalité, ce privilège de la familiarité masque une déficience fondamentale, à savoir que je ne puis, seul, avoir de point de vue objectif sur moi-même. Car, le « je » qui réfléchit sur le « moi » ne lui est pas identique. Il est une conscience qui a un objet. Et dès lors, cette conscience aurait besoin d’une autre conscience et ainsi de suite à l’infini. Il faut savoir que chacun observe de son poste notait à juste titre Alain dans ses Éléments de philosophie (1941) qui indiquait que la subjectivité du jugement était peut-être irréductible. Mais c’est bien d’un poste mien que je me vois, toujours donc inconnu à moi-même.

 

En un mot, le problème était de savoir si je suis bien le mieux placé pour dire qui je suis. Ce qui donne cette impression, c’est la conscience qui passe à ses propres yeux pour l’inspiratrice de nos actes, voire de notre être. Pourtant, la conscience étant lacunaire, l’hypothèse de l’inconscient permet de donner un sens inconnu à ce que nous sommes. Mais elle place aussi un sujet dans une position idéale, non pas le sujet que je suis, mais le sujet qui m’observe. L’hypothèse de l’inconscient finalement permet plutôt de se tourner vers l’essence de la conscience, qui, comme intentionnalité, n’est pas d’abord et essentiellement connaissance de soi comme l’étymologie le suggère faussement. Je ne puis avoir sur moi qu’un regard non seulement partiel mais essentiellement subjectif qui implique que je ne suis jamais le mieux placé pour savoir qui je suis.

Dès lors, c’est la question même « qui suis-je ? » qui mériterait d’être interrogée. Dois-je même admettre que je suis un être identique à soi-même ?

 

 

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