Sujet et corrigé (terminales technologiques) : Bachelard - L'expérience scientifique

Publié le par Bégnana

Déjà l’observation a besoin d’un corps de précautions qui conduisent à réfléchir avant de regarder, qui réforment du moins la première vision, de sorte que ce n’est jamais la première observation qui est la bonne. L’observation scientifique est toujours une observation polémique, elle confirme ou infirme une thèse antérieure, un schéma préalable, un plan d’observation ; elle montre en démontrant ; elle hiérarchise les apparences ; elle transcende l’immédiat ; elle reconstruit le réel après avoir reconstruit ses schémas.
Naturellement, dès qu’on passe de l’observation à l’expérimentation, le caractère polémique de la connaissance devient plus net encore. Alors il faut que le phénomène soit trié, filtré, épuré, coulé dans le moule des instruments, produit sur le plan des instruments. Or les instruments ne sont que des théories matérialisées. Il en sort des phénomènes qui portent de toutes parts la marque théorique.

 BACHELARD, Le nouvel esprit scientifique (1938).



Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.


Questions :

 


1. Dégagez l’idée directrice du texte et la structure de l’argumentation.
2. Expliquez :
a) « ce n’est jamais la première observation qui est la bonne ».
b) « les instruments ne sont que des théories matérialisées ».
3. Faut-il opposer l’expérience commune et l’expérience scientifique ?

 



Corrigé



s une inlassable recherche de la v

On se représente souvent le savant dans son laboratoire, voire à son poste d’observation, fabriquant ou scrutant, pour découvrir la vérité. Aussi peut-on s’interroger sur ce qui constitue l’expérience scientifique à proprement parler. C’est ce que fait Bachelard dans ce texte.

 

 

1. Bachelard veut montrer que l’expérience scientifique est toujours la réponse, positive ou négative, à une question préalable véritablement posée.

Il le montre d’abord pour l’observation, c’est-à-dire pour une expérience qui ne modifie pas intentionnellement le phénomène. En effet, elle suppose de faire attention à ce qu’on veut observer, autrement dit à réfléchir avant que de déterminer ce qu’on va voir. L’auteur en déduit que l’observation commune ou habituelle qui est première ne peut jamais être valable. Il énumère ensuite les caractères de l’observation scientifique qui résultent de sa première remarque. Elle est toujours critique. Elle vise à tester la vérité d’une idée antérieure. Elle s’insère dans un raisonnement. Elle détermine quelle apparence est première ou seconde. Elle va au-delà de ce qui se montre d’abord. Et enfin l’observation scientifique repense le réel sur la base de la théorie qu’elle réaménage.

Il indique ensuite que l’expérimentation, c’est-à-dire l’expérience qui modifie intentionnellement le phénomène à examiner, montre encore mieux le caractère critique de la science. C’est que dans l’expérimentation, le phénomène est fabriqué par des instruments. Bachelard ajoute une seconde prémisse [= proposition entrant dans une démonstration dont on tire une conséquence], à savoir que les instruments scientifiques sont la matérialisation de théories. Il déduit de ses deux prémisses que les phénomènes dans l’expérimentation sont déterminés par la théorie. C’est donc bien elle qui est première.

 

 

2. a) En écrivant que « ce n’est jamais la première observation qui est la bonne », Bachelard propose une conséquence de son analyse de l’observation scientifique qui consiste à n’observer qu’à partir d’un protocole qui vise à déterminer ce qu’il y a à regarder. Or, la première observation, ce n’est donc jamais l’observation scientifique, qui est toujours seconde. C’est donc l’observation commune. Qu’est-ce à dire qu’elle n’est jamais la bonne ? Ne peut-elle pas être vraie ? S’il est possible qu’après coup une observation commune, c’est-à-dire telle qu’elle s’opère dans la vie quotidienne se révèle vraie, il est clair que jamais elle ne l’est comme réponse à une interrogation. C’est la raison pour laquelle elle ne peut pas être vraie par elle-même. Elle n’est donc jamais légitime.

 

b) Lorsqu’il écrit que « les instruments ne sont que des théories matérialisés », Bachelard ajoute une prémisse à son raisonnement qui montre que dans l’expérimentation scientifique, la dimension théorique est plus importante que dans l’observation. Or, pourquoi cette définition restrictive des instruments ?

On peut distinguer, ce que ne fait pas le langage courant, les instruments des outils. Ces derniers servent à fabriquer quelque chose alors que les instruments ont aussi une dimension de connaissance. Dans l’expérimentation, les instruments utilisés servent à fabriquer le phénomène. Ils sont donc conçus pour cela. C’est pourquoi ils résultent d’une théorie au sens d’un ensemble de propositions logiquement reliées qui visent à expliquer les faits. Ils ne sont donc en aucun cas indépendant des théories scientifiques dans lesquelles ils s’insèrent.

 

 

 

3) Or, si une expérience scientifique a pour source une théorie scientifique, l’expérience commune peut aussi bien être conçue comme provenant d’une sorte de théorie commune. Il n’y aurait pas alors de différence entre l’une et l’autre.

Mais l’expérience scientifique tranche aussi par rapport à l’expérience commune qui paraît approximative.

On peut donc se demander s’il faut opposer l’expérience commune et l’expérience scientifique.

 

L’expérience commune s’oppose à l’expérience scientifique comme l’apparence à la réalité. En effet, la première ne procède pas de la réflexion. C’est pourquoi elle accepte ce qui apparaît.

La seconde ne vient qu’après une réflexion. Par exemple, les hommes dans l’Antiquité croyaient que la Terre était une déesse dont ils racontaient les aventures amoureuses. Les « philosophes » ou savants quant à eux s’interrogèrent sur elle, notamment sur sa forme. Après avoir pensé avec Thalès (vii-vi° av. J.-C.) qu’elle était un disque plat, ils conçurent des observations susceptibles de déterminer si elle n’est pas plutôt sphérique comme le montrent les travaux d’Aristote et de Strabon. Ainsi, la forme courbe réfléchie lors des éclipses de lune, la différence de perception des étoiles (Aristote, Traité du ciel) ou le bateau qui arrive progressivement à l’horizon (Strabon, Géographie) montrèrent que la Terre est ronde.

Toutefois, rien ne garantit qu’une expérience scientifique ne soit pas erronée. Ne faut-il donc pas concevoir leur opposition du point de vue de leur fonction ?

 

L’expérience scientifique s’oppose à l’expérience commune comme la recherche de la vérité au souci pratique. En effet, lorsque nous observons ou même lorsque nous modifions quelque chose habituellement, ce n’est pas pour trouver une vérité, mais c’est pour agir. De ce point de vue, nous sommes aussi guidés par une sorte de vague théorie pour savoir ce que nous devons voir ou faire. Mais, tant que l’action est efficace, nous ne nous posons pas de questions.

À l’inverse, comme Bachelard l’indique, l’expérience scientifique a pour fonction de confirmer ou d’infirmer une thèse antérieure. C’est dire qu’elle a la vérité pour objectif. Aussi s’oppose-t-elle à l’expérience commune qui est toujours insuffisante du point de vue de la science.

Cependant, rien ne permet d’affirmer qu’une observation ou une expérimentation ne peut pas être mise en défaut. Ne faut-il pas plutôt voir dans l’expérience scientifique un mouvement intellectuel là où l’expérience commune est plutôt figée ?

 

En effet, le caractère essentiel de l’expérience scientifique selon Bachelard, c’est qu’elle est polémique. C’est dire qu’elle se situe dans la remise en cause. Au contraire, l’expérience commune est la reprise et la répétition de ce qu’on a toujours cru. Un homme d’expérience, c’est en ce sens celui qui, dans un domaine, voire pour la vie humaine en général, a eu beaucoup d’expériences accumulées.

L’expérience scientifique étant polémique, est nécessairement nouvelle. Elle remet en cause ce qui a été jusque là pensé, y compris en sciences. C’est même la condition de la recherche et donc du progrès des connaissances. Une ancienne expérience scientifique peut donc tomber dans l’expérience commune et perdre ainsi de son caractère polémique.

 

Disons donc pour finir que ce texte de Bachelard extrait de son ouvrage Le nouvel esprit scientifique montre que l’expérience scientifique rompt avec l’expérience commune en ce qu’elle implique de toujours remettre en cause nos habitudes de pensée. Fruit d’une théorie réfléchie, elle s’insère dans une inlassable et interminable recherche de la vérité.

érité.

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