Sujet (terminales technologiques) : Les faits parlent-ils d'eux-mêmes ?

Publié le par Bégnana

Il arrive que pour clore un débat houleux un participant s’exclame : « Les faits parlent d’eux-mêmes. » L’expression signifie donc que les faits expriment une signification mais surtout une vérité qui dès lors ne peut être contestée.

Mais, il arrive que tel fait soit en réalité une apparence comme le fait que la Terre est immobile qu’il a bien fallu remettre en cause.

Dès lors, quelle valeur accordée à l’expression « les faits parlent d’eux-mêmes » ?

 

 

Un fait, c’est quelque chose qui existe hors de nous et que nous connaissons par l’expérience. Aussi un fait ne peut parler de lui-même, il doit résulter de l’expérience, soit qu’on a, soit qu’on fait justement. Faire l’expérience d’une chose, c’est retenir d’une série de perceptions ce qu’il y a d’identique en elles. Ainsi, hors des conditions qui le rendent possible, le fait n’a aucun sens par lui-même. C’est à force d’observation de plusieurs faits que les hommes dans l’Antiquité ont pu découvrir que la terre n’est pas plate mais qu’elle est (à peu près) sphérique. Le bateau qui arrive progressivement à l’horizon ou la forme de la terre lors des éclipses de lune sont des faits qui ont servi pour dégager un fait qui ne se montrait pas de lui-même.

De là on voit qu’il faut avoir de l’expérience pour qu’un fait puisse dire quelque chose. Seul le médecin fait parler les faits que le profane ne comprend pas lorsqu’il diagnostique une maladie. C’est donc ce qui montre que les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. L’expression commune n’a de valeur que polémique.

Pourtant, il est clair qu’il faut bien s’arrêter à des faits premiers sans quoi il ne serait jamais possible de dire qu’il y a des faits, ce qui semble absurde. Dès lors, n’y a-t-il pas un sens à dire que « les faits parlent d’eux-mêmes » ?

 

Un homme sans aucune expérience nous explique Hume dans le Traité de la nature humaine ne pourrait faire que des observations isolées. S’il devait jouer au billard, il ne pourrait absolument pas savoir vers où a des chances de se déplacer la boule qu’on frappe. C’est la répétition des mêmes séries de faits qui crée en nous cette habitude qui constitue l’expérience. Or, comme la raison ne peut prévoir ce qui va se passer, il faut que les faits parlent d’eux-mêmes. Il y a donc des faits premiers.

On peut le remarquer lorsqu’on s’appuie sur certains faits pour en déduire d’autres. En histoire, les événements n’ont pas été vécus, surtout lorsqu’ils sont très anciens. Ce qui nous fait admettre certains documents, ce sont les faits que nous connaissons. Que Jules César ait été assassiné, voilà ce dont on ne doutera pas car l’assassinat est un fait. Que Lazare ait ressuscité n’est pas un fait, mais un miracle qui présuppose la foi.

Néanmoins, les faits premiers peuvent être de pures et simples illusions. Dès lors, l’expression « les faits parlent d’eux-mêmes » n’est-elle pas une sorte de mécompréhension de la façon dont il y a des faits, voire l’expression d’un rapport faux à l’expérience ?

 

En effet, les faits ne sont pas donnés. Constitués de la liaison entre des phénomènes, ils exigent pour être possibles une théorie quelconque comme Comte dans son Cours de philosophie positive le remarque à juste titre. Aussi, si la théorie est mauvaise, le fait l’est aussi. Il n’est pas étonnant que des innocents passent pour des coupables et que de prétendus faits aient permis de les condamner.

C’est qu’un fait ne parle que si et seulement si on l’interroge et ce qu’il dira dépend de la pertinence de la question. Si elle est large, alors il répètera sous forme affirmative la question. Tel est le fait de l’expérience commune comme l’indique Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique. Si par contre la question est précise, alors le fait proposera une réponse qui aura une valeur. Dans tous les cas il ne parle pas de lui-même. L’expression « les faits parlent d’eux-mêmes » a finalement le sens d’une transposition de l’expérience commune dans ce qu’elle a de plus trivial et de plus paresseux.

 

 

Pour finir, au problème de savoir quel est le sens de l’expression « les faits parlent d’eux-mêmes », il est apparu d’abord que le fait présupposait d’avoir de l’expérience pour qu’il puisse parler et donc que l’expression n’avait pas de sens. Néanmoins, entendu comme habitude, l’expérience doit reposer sur des faits premiers. L’expression a alors le sens de montrer que nos connaissances dépendent de ce qui se montre à nous. Or, comme il n’y a pas d’expérience pure, l’expression « les faits parlent d’eux-mêmes n’a d’autre sens que d’exprimer les plates tautologies de l’expérience commune.

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