Sujet (terminales technologiques) : Lucrèce la culture et la guerre

Publié le par Bégnana

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

 

C’est que le bien que nous avons sous la main, tant que nous n’en connaissons pas de plus doux, nous l’aimons entre tous, il est roi ; mais une nouvelle et meilleure découverte détrône les anciennes et renverse nos sentiments. Ainsi l’homme méprisa le gland, de même il renonça aux couches d’herbe garnies de feuillage. Les vêtements faits de peaux de bêtes un jour n’eurent plus de valeur : et pourtant leur découverte avait excité tant d’envie qu’un guet-apens mortel avait attiré, j’en suis sûr, le premier qui les porta ; et cette dépouille disputée entre les meurtriers, toute sanglante, fut déchirée, et aucun d’eux ne put en jouir.

Alors, c’étaient donc les peaux de bêtes, aujourd’hui c’est l’or et la pourpre qui préoccupent les hommes et les fait se battre entre eux : ah ! c’est bien sur nous, je le pense, que retombe la faute. Car le froid torturait ces hommes nus, ces enfants de la terre, quand les peaux leur manquaient : mais pour nous, quelle souffrance est-ce donc de n’avoir pas un vêtement de pourpre et d’or rehaussé de riches broderies ? Une étoffe plébéienne* ne suffit-elle pas à nous protéger ? Ainsi donc le genre humain se donne de la peine sans profit et toujours consume ses jours en vains soucis. Faut-il s’en étonner ? il ne connaît pas la borne légitime du désir, il ne sait les limites où s’arrête le véritable plaisir. Voilà ce qui peu à peu a jeté la vie humaine en pleine mer et déchaîné les pires orages de la guerre.

LUCRÈCE

 

* Plébéienne = de la plèbe : classe populaire de la société romaine.

 

Questions

 

1. Dégagez l’idée principale du texte et les étapes de son argumentation.

2. Expliquez :

a) « une nouvelle et meilleure découverte détrône les anciennes et renverse nos sentiments » ;

b) « il ne connaît pas la borne légitime du désir ».

3. La violence a-t-elle pour origine la nature humaine ou le progrès de la civilisation ?

 

[Ce texte est extrait du livre V du poème philosophique de l’épicurien Lucrèce, intitulé, De la nature.]

 

Corrigé

 

S’il est un phénomène spécifiquement humain, c’est la guerre. D’où vient-elle ? Est-ce que la violence appartient à l’homme naturellement ou bien est-ce la civilisation qui, en progressant, en est la source. Telle est la question à laquelle répond Lucrèce dans ce texte.

 

1. Dégagez l’idée principale du texte et les étapes de son argumentation.

Lucrèce veut montrer que c’est l’ignorance relative à la finitude du plaisir et du désir qui conduit les hommes à s’entretuer pour la possession des biens matériels créés par la civilisation.

L’auteur commence par montrer par quel processus nous changeons d’avis quant à la valeur des biens dont nous disposons. Il suffit que soit trouvé un bien nouveau et nous paraissant meilleur que celui que nous possédions dans un domaine pour que nous abandonnions l’ancien au profit du nouveau. Tel est le progrès de la civilisation.

Il illustre son propos en donnant deux anciens biens abandonnés à son époque – et à la nôtre – à savoir le fruit du chêne et les lits de végétaux. Pour illustrer le processus d’abandon des biens anciens, il donne l’exemple des peaux de bêtes qui servaient de vêtements.

Il oppose alors au mépris pour ce vêtement la convoitise qui dut accompagner son invention. Il paraît imaginer que cette envie fut si forte que le premier homme qui porta une peau de bête fut assassiné et que son vêtement en devint inutilisable pour les meurtriers. Il introduit alors le thème principal du passage, à savoir que les biens nouveaux sont l’objet d’un conflit mortel entre les hommes qui les rend malheureux en ce sens qu’ils n’arrivent pas à assouvir leurs désirs. Autrement dit, le progrès de la civilisation réside uniquement dans l’amélioration relative des objets dont les hommes disposent et non dans le comportement des hommes du point de vue moral.

Ce conflit ancien, Lucrèce le compare alors au conflit qu’il y a entre les hommes de son temps en montrant qu’il est pire que l’ancien. Il procède à cette comparaison en donnant les objets convoités à savoir d’abord l’or, c’est-à-dire à la fois le métal précieux, mais également la monnaie en tant qu’elle donne la possibilité de se procurer par l’échange commercial, tous les biens. Le second exemple est la pourpre, métonymie pour le vêtement qui a cette couleur et qui semble donc un manteau précieux qu’on trouve dans les classes supérieures riches. La différence quant au conflit réside en ce que les hommes antérieurs avaient au moins comme raison de s’affronter le froid qui les faisait souffrir. Les peaux de bêtes répondaient à un véritable besoin. Les hommes du temps de Lucrèce sont fautifs selon lui en ce que leur conflit a pour motif des biens superflus, bref, le luxe. Aussi par des questions rhétoriques indique-t-il qu’il n’y a véritablement aucun besoin véritable à satisfaire pour les riches vêtements convoités. Au vêtement de pourpre, il oppose le vêtement de la plèbe, c’est-à-dire de la classe populaire à Rome. Le lecteur comprend donc que le progrès de civilisation se caractérise par la production de biens de luxe pour lesquels les hommes s’affrontent. Ces biens de luxe n’ont de valeur que par rapport à la position sociale et à l’accumulation des richesses.

Il en déduit que les hommes de façon générale font des efforts qui ne leur servent à rien et perdent leur temps à désirer ce qui est inutile, voire finalement ils désirent ce qui est nuisible pour eux.

Il donne l’explication de cette dramatique situation. L’homme ignore la finitude du désir et du vrai plaisir. L’extrait se conclut sur une métaphore, celle de la mer, qui signifie que l’existence humaine est hors de son élément naturel, soit la terre. Il compare implicitement la guerre à la tempête, ce qui montre les effets négatifs de cette ignorance sur la vie humaine.

 

2. Expliquez :

a) En écrivant « une nouvelle et meilleure découverte détrône les anciennes et renverse nos sentiments », Lucrèce explicite ce qu’on peut nommer le progrès de la civilisation. En effet, il veut dire que lorsque des hommes produisent un objet technique, ils font apparaître par cet objet une fonction possible mais jusque là inconnue. Ainsi, la peau de bête est une découverte en ce qu’elle est un objet “nouveau” pour la fonction “protection du froid”. Lucrèce ajoute une deuxième condition, à savoir que l’objet doit être meilleur. Qu’est-ce à dire ? Il est clair que meilleur peut s’entendre objectivement. Une peau de bête est meilleure que la peau humaine qui manque de poils puisqu’elle permet de se protéger du froid. Un objet peut être meilleur en tant qu’il satisfait mieux un désir. Un vêtement de pourpre est meilleur du point de vue du désir socialisé qu’une étoffe plébéienne. Il n’est pas meilleur quant à sa fonction. Dès lors, c’est le jugement des hommes qui les fait considérer meilleur un objet, jugement qui peut être faux.

Or, les objets techniques ainsi découverts, dans la mesure où ils satisfont mieux les besoins ou les désirs des hommes, rendent les objets antérieurs caducs. Dès lors, l’objet qui nous plaisait ne nous plaît plus, remplacé qu’il est par le nouveau. Lucrèce présente donc ainsi le mécanisme de transformation des désirs.

b) En écrivant « il ne connaît pas la borne légitime du désir » Lucrèce veut dire que le désir possède une borne, c’est-à-dire une limite au-delà de laquelle il n’est plus possible de le satisfaire. En effet, tout désir illimité ou qu’on croit tel, ne peut être satisfait. C’est le cas du désir de l’or qu’on nomme cupidité. On n’en a jamais assez. Or, cette limite, l’homme ne la connaît pas comme le prouve le fait qu’il agit comme si le désir n’avait aucune limite.

Enfin, il s’agit d’une limite légitime, c’est-à-dire non pas d’une limite de fait ou d’une limite arbitraire. En réalité, le désir peut ne pas avoir de limite. Mais alors, se produisent violence et insatisfaction. Ce qui fait la limite légitime du désir, c’est donc ce qui permet aux hommes d’être satisfaits et qui ne les conduit pas à s’affronter. Elle réside donc dans la connaissance de la fonction véritable des objets et de ce qui est nécessaire pour satisfaire les hommes.

 

3. La violence a-t-elle pour origine la nature humaine ou le progrès de la civilisation ?

Les hommes se montrent violents, notamment dans la guerre entre peuples ou dans les guerres civiles, voire dans les crimes qu’ils commettent. Cette violence semble inhérente à leur nature. Toutefois, ils combattent pour des biens toujours plus nombreux créés par la civilisation. On peut donc se demander si la violence a pour origine la nature humaine ou le progrès de la civilisation.

 

La nature humaine se manifeste dans ce qu’il est convenu de nommer l’état de nature. En effet, si on conçoit les hommes sans aucune loi et surtout sans aucun pouvoir pour les contenir, il est clair qu’ils s’affronteront pour des biens même relativement peu élaborés. C’est finalement ce que laisse entendre Lucrèce en concevant une sorte de scène primitive de la violence lorsque le premier objet utile pour se protéger du froid, c’est-à-dire qui remplit un désir légitime, est l’objet d’un conflit. Les guerres qui déchirent les peuples qu’on nomme primitifs ou premiers le montrent. C’est qu’il est plus facile de prendre ce qu’un autre possède que de le faire soi-même. On pourra dire alors avec le poète comique Plaute (~254-184 av. J.-C.) repris par le philosophe Hobbes (dans Le Citoyen, 1642) que « l’homme est un loup pour l’homme ».

Toutefois, les hommes en créant les objets, créent de nouveaux désirs. La rivalité entre les hommes qui en résulte n’est-elle pas alors le fait du progrès de la civilisation ? N’est-elle pas la source de la violence entre les hommes ?

 

En effet, comme le montre Lucrèce dans ce texte, on peut penser que la première peau de bête qui servit de vêtement, attira la jalousie et fut la source du premier meurtre. Car, la violence, c’est l’usage de la force pour satisfaire son propre intérêt sans tenir compte de celui des autres. C’est donc vouloir leur ôter leur liberté et leur droit de propriété acquis par leur propre mérite sur les choses. Or, les objets techniques, et surtout ceux qui satisfont le luxe, comme la monnaie ou les vêtements de luxe que Lucrèce donne comme exemples, sont des créations de la civilisation. C’est donc elle la source de la violence. C’est qu’elle consiste à faire usage de la force pour prendre à un autre ce qu’on désire. Or, le désir provient de la création de nouveaux objets. En outre, le progrès de la civilisation réside dans l’apparition d’inégalités entre les classes sociales. L’opposition des hautes classes et de la plèbe à Rome à laquelle fait allusion Lucrèce le montre. C’est donc ce progrès qui est source de violence.

Néanmoins, Lucrèce indique comment éviter la violence. Dès lors, si les hommes en sont capables, comment comprendre qu’ils soient violents ? N’est-ce pas en un sens dans leur nature ? Qu’entendre par là ?

 

Si les hommes usent de violence, c’est parce qu’ils ignorent les limites des désirs et celles des plaisirs. Ils peuvent donc la combattre grâce à leur connaissance. Or, la connaissance appartient et à la nature de l’homme et au progrès de la civilisation. À la nature de l’homme parce que l’homme a la raison, soit la faculté de découvrir le vrai et le faux. Au progrès de la civilisation, car c’est elle qui lui donne les conditions pour qu’il puisse connaître.

Il est aussi nécessaire que les hommes, s’ils connaissent les désirs, se décident à se limiter. Aussi faut-il voir dans la nature humaine la source de la violence, non pas que cette nature soit comme celle des animaux, un instinct, c’est-à-dire un comportement déterminé, inné et propre à leur espèce. Cette nature est au contraire dans la liberté comme l’a soutenu Rousseau dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). L’homme peut donc ne pas suivre les impulsions de la nature ou les désirs créés par la civilisation. Aussi, c’est bien sa capacité à être libre qui explique qu’il soit capable à la fois de violence et au contraire de calme retenue.

 

Disons donc pour finir que Lucrèce a dressé le tableau des maux que créent aux hommes les objets toujours nouveaux qu’ils fabriquent. Non seulement ils ne satisfont pas nécessairement leurs désirs, non seulement ils les enflent, mais surtout ils produisent une rivalité mortelle : tel est le funeste progrès de la civilisation. Mais nous avons vu que c’est moins une nature violente de l’homme ou la civilisation qui est source de violence que le fait que l’homme, libre, n’est pas fixé dans son comportement. Il peut lorsqu’il acquiert les connaissances nécessaires ne pas être violent.

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