Sujet (terminales technologiques) : Qu'est-ce qui distingue l'oeuvre d'art de l'objet quelconque ?

Publié le par Bégnana

Arrivant devant le musée du Louvre, j’admirerai les pyramides, me préparerai à voir La Vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne (v.1510) de Léonard (1452-1516) et je jetterai dans une poubelle à laquelle je ne prêterai aucune attention un papier usagé tout en marchant sur une feuille morte que je ne remarquerai pas. Qu’est-ce qui donc distingue une œuvre d’art d’un objet quelconque ?

On pourrait croire que l’œuvre d’art a une valeur esthétique qui manque à l’objet quelconque, c’est-à-dire à l’objet que nous rencontrons ordinairement. Mais l’art contemporain par l’usage de matériaux ou d’objets quelconques semble remettre en cause cette apparente distinction.

On peut donc se demander ce qui distingue une œuvre d’art d’un objet quelconque ?

Est-ce le génie de l’artiste ? N’est-il pas qu’une illusion ? Ou bien est-ce que l’œuvre d’art ne se distingue pas parce qu’elle donne à penser ?

 

 

On peut distinguer l’œuvre d’art de l’objet quelconque par les modalités de sa production. En effet, que ce soit un objet technique ou une chose naturelle, l’objet quelconque est fondamentalement interchangeable. Un brin d’herbe ou un crayon ressemble à un autre. C’est en cela qu’ils sont quelconques. Rien ne les distingue fondamentalement des autres objets de même nature. Ils sont des exemples d’une notion. Par contre, une œuvre d’art est unique. On peut la reproduire ou la représenter mais c’est toujours elle qui est présente. Il y a des tableaux ou des livres quelconques en ce qu’il donne l’impression du déjà vu comme la Sainte famille de Bernardino Luini (~1481-1532) démarquée d’un carton de « La Vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne » de son maître Léonard (1452-1516).

La raison en est que l’œuvre d’art est le produit du génie. On entend par là le don inné de produire des œuvres à nulle autre pareille. La forme que propose le génie, qui se montre à lui dans la création comme Alain le soutient dans le Système des beaux-arts, se distingue du concept qui précède l’objet technique ou qui permet de penser une multiplicité de choses naturelles.

Néanmoins, invoquer le génie, c’est invoquer une mystérieuse faculté qu’auraient les artistes qui les rendraient surnaturels. Dès lors, la distinction entre l’œuvre d’art et l’objet quelconque n’est-elles pas illusoire ?

 

L’œuvre d’art ne peut se distinguer de l’objet quelconque par les modalités de sa production. Il faut autant de talent pour inventer un objet technique, voire pour concevoir une chose naturelle que pour produire une œuvre d’art. Même si les inventeurs d’objets qui nous paraissent quelconques sont aussi inconnus que les peintres des grottes de Lascaux, ils ont dû essayer avant de créer. Un boomerang est aussi admirable qu’un air d’Aïda (1871) de Verdi (1813-1901). Et pour le savant, le moindre brin d’herbe recèle une complexité qui peut le conduire à penser la nature comme une sorte d’artiste.

En réalité, le génie n’est qu’une sorte d’illusion. C’est ce que montre Nietzsche avec raison dans Humain, trop humain. Tout inventeur travaille dans une seule direction. Tout lui sert à œuvrer. Le savant, le technicien ou l’artiste agissent de la même façon. Et si certains passent pour des génies, la raison en est qu’ils permettent aux autres d’éviter de rivaliser. En outre, le travail ne se voit pas dans le produit fini. Les heures passées à apprendre l’art, à composer le morceau de musique n’apparaissent pas. D’où l’illusion du génie.

Cependant, même lorsqu’on prend de simples objets pour les ériger en œuvre d’art, on manifeste ainsi une distinction qui doit se situer au niveau même de l’objet. La raison n’en est-elle pas que l’œuvre d’art a un sens ?

 

En effet, l’œuvre d’art, qu’on la pense comme vraie ou comme une illusion à la façon de Platon dans La République, se distingue de l’objet quelconque en ce qu’elle représente quelque chose d’autre qu’elle-même. L’objet quelconque quant à lui ne représente rien. On peut s’en servir. On peut le laisser être comme partie sans signification du monde. Qu’on y prête attention et on admirera sa forme ou on méprisera sa laideur ou sa simple banalité, on ne pourra en aucune façon se demander ce qu’il signifie.

Par contre, en ce qui concerne l’œuvre d’art, c’est une représentation qui est en même temps une chose et non un simple signe. En effet, il faut l’interpréter alors qu’un mot du langage ordinaire a un usage qui n’arrête pas l’esprit. Si l’objet quelconque peut aussi signifier, son sens est clair. C’est le renvoi à un autre objet utile. C’est ce qui se passe lorsque l’artisan passe d’un outil à un autre. Si en regardant la Vénus à l’organiste du Titien (~1488-1576), je comprends que le peintre a voulu signifier la supériorité de la peinture sur la musique en montrant un musicien qui se détourne de son art pour contempler Vénus qui attire d’abord le regard du spectateur, je procède tout autrement que lorsque je regarde un simple stylo ou une fougère. Si je contemple Fontaine (1917) de Marcel Duchamp (1887-1968), c’est-à-dire son urinoir inversé, je réfléchis à la distinction entre œuvre d’art et objet quelconque : ce que personne ne fait devant un simple objet.

 

En un mot, le problème était de savoir ce qui distingue l’œuvre d’art de l’objet quelconque. On a rejeté la mystérieuse notion de génie pour rendre compte de la différence. Par contre, il est apparu tout aussi impossible de considérer l’œuvre d’art comme fondamentalement identique à l’objet quelconque. C’est que celui-ci non seulement est interchangeable mais surtout, il n’est pas une « chose » qui donne à penser au spectateur ou à l’auditeur.

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