Sujet et corrigé d'une dissertation : Y a-t-il un plaisir du repos ?

Publié le par Bégnana

Qui n’a pas rêvé pendant qu’il travaillait du moment où il se reposerait. Il semblerait donc qu’il y ait un sens à ce qu’il y ait un plaisir du repos. Les images du farniente, du plaisir de ne rien faire, voire du sommeil réparateur nous viennent spontanément. Et comme le plaisir apparaît lorsque le désir est satisfait et donc lorsque l’effort pour le réaliser disparaît, il semble qu’il y ait un plaisir du repos.

Toutefois, à ce compte, il faudrait ne rien faire, il faudrait rester totalement inactif pour obtenir le plaisir et à la limite, le plaisir le plus grand serait dans le repos éternel, ce qui apparaît totalement absurde.

On peut donc se demander s’il y a un plaisir du repos.

 

On peut concevoir le plaisir comme la satisfaction d’un désir. Lorsque nous désirons, il nous manque une chose qui nous est essentielle dont nous avons été séparés comme chacun est séparé de sa moitié selon le mythe relaté par Aristophane dans le Banquet de Platon des humains doubles de ceux de maintenant et qui coupés, se recherchent pour reconstituer l’unité perdue. C’est pour cela que nous souffrons. C’est pourquoi le plaisir advient lorsque cesse cette souffrance. On peut donc dire avec Épicure dans la Lettre à Ménécée que le plaisir est l’absence de souffrance pour le corps et l’absence de trouble pour l’âme.

Dès lors, comme le travail est souffrance, qu’il soit celui du serviteur qui œuvre dans la crainte de son maître selon Hegel dans sa Propédeutique philosophique ou du salarié qui produit dans la crainte de la perte de son emploi et de la difficulté de subvenir à ses besoins, le repos, en tant qu’il fait cesser cette souffrance, constitue un plaisir spécifique. Et le repos est bien inactivité, absence d’efforts. En quoi il se distingue du loisir au sens ancien (grec “scholè”, latin “otium”) qui est le temps libre consacré à des activités non nécessaires à la vie comme l’étude ou le sport et également des loisirs modernes qui visent la consommation de biens accessibles au plus grand nombre.

On peut noter toutefois que certains loisirs modernes sont bien de l’ordre du repos comme les spectacles dont le contenu de réflexion est très faible pour ne pas dire nul ou des activités comme la plage où l’attitude du lézard est imitée. Le repos n’est-il pas alors une moindre activité ? Nullement. Il réside bien dans l’absence d’effort et le plaisir qui est le sien consiste donc à ne plus souffrir de l’effort. Assis ou couchés, se livrant au bavardage, tels sont les Bushmen, ce peuple de chasseurs-cueilleurs du désert de Kalahari dans le sud de l’Afrique dont l’anthropologue Marshall Sahlins, dans Âge de pierre, âge d’abondance, remarque qu’ils ne travaillent que trois heures par jour environ : ce qui leur suffit pour se reposer le reste du temps.

Toutefois, un plaisir qui est une simple absence, n’est rien à proprement parler. Il est purement négatif comme Schopenhauer dans Le monde comme volonté et comme représentation pense le plaisir en général. Or, lorsque nous agissons avec succès nous éprouvons du plaisir. Dès lors, le plaisir n’est-il pas dans l’activité ? Un plaisir du repos n’est-il pas une contradiction dans les termes ?

 

En effet, le plaisir réside moins dans l’état qui résulte de la réalisation du désir que dans l’acte qui le réalise. Ainsi, il y a bien une satisfaction à être rassasié, mais le plaisir de manger accompagne l’acte de manger. Être rassasié, c’est simplement ne plus souffrir de la faim. Il est d’ailleurs possible de prendre plaisir à manger sans avoir faim. Pour les plaisirs intellectuels, il est clair qu’ils ne sont précédés d’aucune souffrance. On peut donc dire avec certains anciens que combattaient les épicuriens que le plaisir en mouvement est le vrai plaisir et non le plaisir en repos. Autrement dit, il n’y a pas de plaisir après l’extinction du désir mais pendant sa satisfaction.

C’est la raison pour laquelle s’il y a des activités qui exigent des efforts qui font souffrir, il y a aussi des activités qui sont accompagnés de plaisir même si elles sont accompagnées d’efforts. La différence entre les deux consiste en ce que les secondes sont voulues et non les premières. C’est la distinction entre loisir(s) et travail. Toutefois, qui dit effort, dit nécessité de se reposer pour que les forces de l’individu se reconstituent. Lorsque l’effort est tel que le sujet est épuisé, il ne peut plus se livrer à l’activité. Aussi ne peut-il éprouver de plaisir. Le repos fait cesser la souffrance mais ne donne pas de plaisir.

En effet, s’il y avait un plaisir du repos, il devrait être d’autant plus grand qu’on se repose plus. Être étendu serait moins plaisant que dormir. Or, lorsqu’on dort, on n’éprouve aucun plaisir. Faudrait-il aller jusqu’à soutenir la position absurde selon laquelle le plaisir suprême serait dans le repos éternel ? Et même lorsque le repos comporte un minimum d’activité, ce n’est pas lui qui procure le plaisir mais l’activité qui le constitue. Ainsi un spectacle distrayant, un moment de détente ne procure pas de plaisir en tant que repos mais en tant qu’activité. Et c’est pour cela qu’Aristote avait raison de soutenir dans le chapitre 4 du livre X de l’Éthique à Nicomaque que le plaisir accompagne l’acte.

Néanmoins, le repos n’est pas un état d’indifférence où rien ne serait ressenti. Sans quoi il ne serait jamais recherché. Aussi doit-il bien comporter finalement une possibilité de plaisir ? Mais en quoi peut-il consister s’il ne réside pas dans l’absence de douleur ?

 

Le travail est pénible. Il est contrainte comme on le voit chez l’esclave. Même chez celui qui travaille librement il implique un effort et est souvent vécu comme une contrainte. Même intéressant, il n’exclut pas la contrainte de l’attention, des horaires, etc. Bref, c’est le désir qui, dans le travail est différé. C’est pourquoi le travail implique une volonté ou comme Hegel le montre dans Propédeutique philosophique, pour le serviteur, il amène une formation de la volonté en ce sens que le serviteur lorsqu’il travaille, découvre qu’il est capable de réaliser dans les choses une forme qu’il a conçue. C’est pour cela qu’il y a une joie relative au travail accompli, voire pendant le travail lorsque le résultat commence à se manifester. Cette joie est la satisfaction de la volonté et se distingue du plaisir qui est la satisfaction du désir. On ne peut donc la confondre avec le plaisir du repos. Mais cette tension de la volonté ne peut continuer toute la vie. Aristote disait bien que l’activité n’est pas continue chez l’homme dans le chapitre 4 du livre X de l’Éthique à Nicomaque.

Dès lors, le repos est le plaisir que l’on prend à laisser le simple désir de vivre se réaliser. Car, si la fatigue diminue la capacité d’agir, jamais elle ne l’annihile. Le plaisir du repos est donc le même que le plaisir de l’activité avec cette différence que l’activité constitutive du repos est celle de la vie qui se laisse aller. C’est cette vie élémentaire qui est la base de cette tension qu’est la volonté entendue comme désir différé quant à sa réalisation immédiate. Le repos, c’est donc le renouvellement de la vie. Et c’est donc le plaisir lié à ce désir qu’est la vie en tant qu’elle persévère dans son être selon Spinoza dans l’Éthique.

Or, le repos se dit soit de l’état terminal, soit de la situation dans laquelle on est. Le plaisir du repos n’est pas dans l’état terminal sans quoi il y aurait un plaisir à être mort : ce qui est absurde. Aussi le plaisir du repos est dans la détente, terme qui dit bien le relâchement de la tension de la volonté. Et cette détente est une certaine activité qui ne demande aucun effort.

 

Bref, nous nous demandions s’il y a un plaisir du repos. Dans la mesure où on pense que le plaisir est le fait de combler le désir entendu comme manque, on pensera qu’il y a un plaisir du repos puisqu’il est le modèle de cette conception du désir et du plaisir. Mais il nous est apparu que le plaisir est plutôt ce qui accompagne l’activité et non la cessation du désir. Il apparaissait alors impossible d’admettre qu’il y a un plaisir du repos. Pourtant, le travail a pour origine la volonté dont la tension ne peut être continue. Aussi le plaisir du repos est-il celui qui résulte du fait brut de vivre et de se laisser aller à vivre simplement.

 

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