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Publié le par Bégnana

§ 5. La conscience morale.

Il y a apparemment une grande diversité de mœurs. La morale est liée aux mœurs. La conscience morale l’est-elle ? Elle serait alors seconde et ne pourrait pas être un principe.

Peut-on détacher la conscience morale des mœurs ?

 

1) La conscience comme fait de culture.

Dans son essai intitulé « De la coutume, et de ne changer aisément une loi reçue » (Essais, I, 23) le philosophe français du xvi° siècle, Montaigne, humaniste, de la noblesse du Périgord qui fut maire de Bordeaux donne de nombreux exemples de mœurs différentes et opposées aux mœurs françaises de son époque.

Le premier exemple est celui du cannibalisme. Au xvi° siècle, les peuples amérindiens venaient d’être découverts. Montaigne a consacré un essai entier aux cannibales.

Son second exemple est celui d’un peuple où le devoir religieux (sens ancien du terme « office », la « piété » est la vertu religieuse) est de tuer son père lorsqu’il a atteint un certain âge.

Le troisième exemple est celui de peuple où le père a le droit de décider quels enfants il veut voir vivre ou mourir. Montaigne connaissait le droit du père athénien qui pouvait décider d’exposer, c’est-à-dire d’abandonner un enfant – qui mourait ou était recueilli et finissait esclave. Il connaissait le droit du conseil des anciens chez les Spartiates qui décidaient de laisser vivre ou qui jetaient en un certain lieu les enfants, garçons ou filles, malingres. Il connaissait aussi le droit de vie et de mort du paterfamilias sur ses enfants quel que soit leur âge.

Montaigne donne ensuite une série d’exemples relatifs aux vertus des femmes. Tous ses exemples montrent des femmes qui considèrent pour vertus des comportements qui sont considérés comme vicieux dans la France catholique du xvi° siècle : don de la femme par un vieux mari aux jeunes gens, femmes communes et femmes qui portent la marque du nombre de leurs amants. On peut remarquer que Montaigne montre ainsi que la femme n’a pas de rôle naturel. Car, il donne ensuite comme exemple leur participation à l’activité militaire chez certains peuples.

Il généralise en expliquant que ce que la philosophie ne peut faire pour les hommes les plus sages, c’est-à-dire les faire agir comme elle le prescrit, la coutume est capable de faire agir les hommes ordinaires sans culture (« grossier » veut dire inculte et « vulgaire » signifie homme ordinaire, commun). Il l’illustre en faisant références aux peuples où les individus méprisent la mort voire la fêtent (on peut penser à la torture des prisonniers chez les amérindiens qui devaient se moquer de leurs bourreaux) et où des enfants supportent des souffrances données (dans les rites d’initiation chez de nombreux peuples amérindiens, les enfants sont pratiquement torturés et disputés s’ils pleurent) et où le citoyen le plus pauvre méprise la richesse (il est très fréquent chez les peuples primitifs). La philosophie à laquelle pense Montaigne est vraisemblablement la philosophie des Stoïciens. Ses deux derniers exemples sur le thème de la force de la coutume par rapport à la faiblesse de la philosophie sont la frugalité chez des peuples qui produisent beaucoup (le nasitort est du cresson).

Aussi Montaigne en conclut-il avec le poète Pindare que la coutume peut faire de l’homme ce qu’elle veut.

Montaigne donne d’autres exemples. La cosmétique ou le régime des femmes. Enfin l’homosexualité culturelle. Montaigne doit penser à la pédérastie chez les Grecs anciens, notamment chez les Spartiates.

Il en déduit sa thèse, à savoir qu’il n’y a pas de conscience morale universelle. Elle est toujours culturelle. Elle nous donne l’illusion d’être naturelle.

Il n’y a pas d’activité humaine qui ne puisse donner lieu à une élaboration culturelle.

La coutume étant acquise depuis l’enfance, c’est ce qui fait sa force. Aussi se fait-elle passer pour la raison.

Or, seule la raison universelle permet de juger les coutumes. S’il est possible de raisonner contre la coutume comme le fait Montaigne qui estime que certaines ne sont pas raisonnables même si elles se font passer pour raisonnables, c’est qu’il est possible d’en juger. S’il y a des coutumes déraisonnables, c’est qu’il y en a des raisonnables. S’il est possible de critiquer la bêtise ordinaire, c’est-à-dire l’incapacité à se juger raisonnablement, c’est peut-être que la conscience morale est indépendante des coutumes, sans quoi le jugement ne serait pas possible.

Comment donc peut-on penser la conscience morale indépendamment des coutumes ?

Publié dans Lycée Rosa Luxemburg

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