T L 2011 2012 Archives du cours 5 2)

Publié le par Bégnana

2) La conscience comme sentiment du bien et du mal.

Etude d’un extrait de la « Profession de foi du vicaire savoyard » de l’Émile (1762) de Rousseau.

Vocabulaire.

Paganisme : terme utilisé par les monothéistes (chrétiens, musulmans) pour désigner les religions polythéistes.

Xénocrate (~400-~314 av. J.-C.), troisième scolarque (= chef d’école) de l’Académie, c’est-à-dire de l’école fondée par Platon.

Lucrèce, femme romaine, mariée, violée par un fils du roi Tarquin le Superbe (fin du vi° siècle av. J-.C), elle révèle l’infamie à son mari et se suicide en se poignardant.

Vénus est la déesse de l’amour, du plaisir sexuel.

Autorité : ici désigne un auteur crédible ou dont la pensée mérite d’être acceptée.

Induction : passer du particulier au général.

Garder sa foi : exécuter ses promesses.

Clémence : vertu qui consiste à atténuer le châtiment que l’on doit fait subir à un coupable.

Bienfaisant : se dit de celui qui aide les pauvres.

Généreux : se dit de celui qui donne aux autres sans compter. Il faut le distinguer du prodigue qui dépense sans compter (sur le prodigue, cf. Simmel, Philosophie de l’argent).

Embarras : ici, se dit d’une difficulté théorique.

Controuver : imaginer, inventer.

Socrate : il fait preuve de justice en refusant de s’évader (cf. Platon, Criton).

Regulus : consul romain, fait prisonnier par les Carthaginois pendant la première des trois guerres puniques qui ont opposé Rome et Carthage. Il est libéré à la condition d’aller négocier la paix à Rome. Il prône au contraire la guerre et revient à Carthage conformément à sa promesse. Il meurt torturé.

Borné = limité au sens de possède des limites par opposition à l’infini.

Monde : se dit de la société, voire au xvii°-xviii° la haute société.

Adorer : ici, rendre un culte.

Contrefaire : imiter en se faisant passer pour ce qu’on n’est pas.

Fanatisme : domaine religieux. User de violence pour faire adopter sa croyance religieuse.

 

Rousseau soutient la thèse selon laquelle la conscience morale est innée, universelle. Il s’oppose à Montaigne.

Il montre d’abord que malgré la diversité culturelle et des cultes inhumains (on peut penser aux sacrifices humains chez les Aztèques) on trouve partout les mêmes idées de justice, d’honnêteté, de bien et de mal. Puis il répond au « sceptique Montaigne » et aux partisans du relativisme moral. Enfin, il répond aux libéraux.

 

Premier moment. La diversité culturelle n’est pas un argument contre l’universalité de la conscience morale.

Pour le montrer, Rousseau insiste sur le fait que les religions antiques proposaient des modèles de comportement qui n’empêchaient nullement la valorisation de la moralité. Il cite le jugement sur la tempérance de Xénocrate alors que Jupiter (Zeus chez les Grecs) était débauché. Il cite Lucrèce, vertueuse romaine, qui vouait un culte à Vénus (Aphrodite chez les Grecs).

 

Deuxième moment. Réponse aux partisans du relativisme moral et au « sceptique » Montaigne.

Rousseau rappelle la thèse relativiste : notre idée de la naturalité de la conscience morale a pour source notre éducation. Il s’appuie sur la diversité des coutumes. Rousseau leur oppose que les exemples proposés sont particuliers et peuvent s’interpréter comme la monstruosité. De même qu’il y a une normalité physique au niveau de l’espèce qui n’interdit pas qu’il y ait des monstres qui font exception, il y a une normalité morale. La normalité est une exigence universelle.

Rousseau argumente également en faisant remarquer qu’il y a des vertus universelles comme la clémence, la bienfaisance, la générosité, etc. puisqu’il n’y a aucune société où elles sont des crimes.

 

Troisième moment. Critique du libéralisme.

Rousseau énonce l’objection de ce qu’on peut nommer le libéralisme.

Il faut distinguer le libéralisme politique du libéralisme économique. Le premier considère que les individus sont naturellement libres et que la société et l’État doivent permettre à cette liberté de s’exercer. Le libéralisme économique, né en France au xviii° siècle, consiste à penser non seulement que l’individu n’agit que par intérêt mais qu’en le faisant, il réalise le bien public. Il faut donc que l’individu puisse librement rechercher son intérêt.

On peut analyser cette doctrine à travers un passage célèbre de l’ouvrage d’Adam Smith (1723-1790), Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776, en abrégé, Richesse des nations), même s’il est postérieur à notre texte. Dans le chapitre II du livre I (manuel, p.333), Adam Smith indique que l’homme a besoin des autres pour obtenir ce dont il a besoin. Mais pour cela, ce n’est pas sur sa moralité qu’il doit compter, mais sur son intérêt : c’est là le sens de l’échange. Autrement dit, le libéralisme se distingue des analyses des moralistes du xvii° siècle comme La Rochefoucauld (1613-1680) qui, dans ses Maximes (1ère édition : 1665) dénonçait l’égoïsme inconscient de l’homme.

Contre le libéralisme, Rousseau argue que le juste n’agit pas par intérêt puisqu’il lui arrive d’agir à son préjudice. Dès lors, une telle doctrine ne peut expliquer les actions vertueuses. Ou plutôt, elle devrait trouver aux actions vertueuses des intentions qui ne le sont pas. Une telle attitude serait finalement immorale. Contre lui, le libéralisme a la voix de la conscience.

 

Rousseau apostrophe la conscience. Il la qualifie d’« instinct divin ». Instinct pour marquer son caractère inné et divin pour marquer que c’est la conscience qui élève l’homme. Aussi fait-il référence à la Bible lorsqu’il dit qu’elle fait l’homme à la ressemblance de Dieu [« Dieu dit : “Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre.” Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » La Bible, Genèse, I, 26-27].

Dire que l’homme est borné, c’est dire qu’il est limité. Mais il est fondamentalement différent des bêtes (= les animaux autres que l’homme dans la langue des xvii° et xviii°) par la conscience et la liberté. La première lui indique absolument ce qui est bien et ce qui est mal. La seconde lui permet de se déterminer pour le bien et contre le mal. Dès lors, l’homme a bien un privilège sur les bêtes, c’est-à-dire quelque chose qui le met à part : il fait sa propre valeur.

En quoi la conscience peut être considérée comme la règle de l’entendement et le principe de la raison ?

Sans la conscience, l’homme n’aurait pas de règle pour son entendement, c’est-à-dire la faculté qui lui permet de forger des concepts et des propositions. Il lui ferait faire alors des choses indifféremment bonnes ou mauvais. La conscience permet donc à l’entendement de forger des concepts moraux.

Sans la conscience, l’homme n’aurait pas de principe pour sa raison, c’est-à-dire la faculté qui lui permet de lier les propositions et de les inférer les unes des autres. Il pourrait donc indifféremment raisonner pour bien ou mal agir. La conscience donne donc à la raison le principe du raisonnement moral.

Comment expliquer que l’homme agisse mal puisqu’il a en lui un guide infaillible (le guide est la conscience).

L’argument de Rousseau est que la voix de la conscience est recouverte par le bruit que fait la société. Par bruit, il faut entendre des conversations et des idées qui s’entrechoquent et détruisent tout sens. Dès lors, ce sont justement les préjugés que les relativistes assignent comme origine de la conscience qui l’empêchent d’être entendu. Pire. Le fanatisme peut mimer la conscience et faire faire à l’homme le mal comme s’il faisait le bien.

On peut alors se demander s’il n’y a pas dans cette conception de la conscience comme sentiment du bien et du mal une difficulté majeure. Comment un guide peut-il être si inefficace ?

Dès lors, si on examine la réflexion de Rousseau, on peut faire les remarques critiques suivantes.

Concernant son premier argument, que la morale soit universelle ne prouve pas que la conscience soit le principe de la morale.

Concernant son deuxième argument qui critique le relativisme, on peut s’interroger sur l’universalité des vertus.

En effet, une vertu peut être générale en ce sens qu’elle se trouve dans tous les groupes sociaux comme condition pour que ces groupes sociaux puissent exister. On parlera alors de morale sociale.

Dire qu’elle est universelle signifie qu’elle est valable pour tous les hommes.

Prenons l’interdiction de tuer. Toutes les morales sociales l’admettent. Même les Spartiates qui encourageaient le jeune Spartiate à commettre un meurtre, mais d’un hilote (= esclave à Sparte), non d’un autre Spartiate, respectaient cette obligation.

Enfin, si donc c’est la conscience morale qui est le principe de la morale, il faut la redéfinir autrement que comme sentiment en ce sens que Rousseau lui-même admet que le sentiment peut tromper.

Est-il possible de penser la conscience morale autrement que comme un sentiment ?

Publié dans Lycée Rosa Luxemburg

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