T L 2011 2012 Archives du cours 5 3)

Publié le par Bégnana

3) La réflexion comme unité de la conscience.

Lecture d’Alain, Définitions, La conscience.

Dans ce recueil posthume de 1953, Alain définit la conscience comme étant essentiellement morale. Sa thèse est qu’il n’y a pas de pensée sans conscience. S’il utilise le terme de penser sous forme verbale, c’est pour insister sur l’acte de penser.

Il commence par donner trois éléments de définition de la conscience.

Premièrement, il la définit comme le fait de savoir qu’on sait.

Deuxièmement, ce savoir qui retourne sur soi vise la personne, c’est-à-dire que je sais que je sais.

Troisièmement, c’est la personne qui décide de savoir qu’elle sait. La mise en demeure est une injonction juridique d’exécuter une obligation (par ex. : une mise en demeure de payer le loyer). Puisqu’elle se met en demeure, la conscience est liberté.

Tous les éléments de définition de la conscience renvoient à la réflexion.

L’expression « mouvement intérieur » désigne la conscience. L’auteur justifie sa thèse selon laquelle toute pensée est conscience. Pour que penser soit possible, il faut que le sujet se pose la question « que dois-je penser ? ». Il faut distinguer le signe de la pensée de la pensée elle-même. Par exemple, un livre est rempli de pensées mais lui ne pense pas. C’est pourquoi Platon dans le Phèdre fait remarquer que l’inconvénient de l’écriture c’est l’absence de l’auteur qui se montre en ce que le livre à toutes les questions répond la même chose.

Comment comprendre le verbe devoir. En effet, il a deux sens.

1er sens. Le devoir c’est l’obligation (par exemple, je dois aller mettre la table). Il est possible d’agir autrement. C’est la contingence.

2ème sens. Le devoir c’est la nécessité (ex. : « Frère, nous devons mourir » c’est ce que le moine trappiste a le droit de dire). Il n’est pas possible que cela soit autrement.

D’une part, la question est nécessaire pour que penser soit possible. D’autre part, en tant que décision, elle est une obligation.

Le montre le moment suivant où Alain pose que « La conscience est toujours implicitement morale ». En français, il n’y a qu’un mot pour les deux sens de la conscience là où il y en a deux en anglais et en allemand (cf. Chapitre 1er. Introduction). Alain pense l’unité de ces deux sens. L’auteur soutient que dans le simple fait d’être éveillé, il y a de la conscience morale.

Pour le justifier (le « et » introduit ici une explication), Alain définit l’immoralité. Il la comprend d’une part comme ne pas vouloir penser qu’on pense, c’est-à-dire vouloir ne pas être conscient et d’autre part comme ajourner le jugement intérieur.

Or, pour agir mal, il faut décider de mal agir. Comment entendre vouloir le mal ?

Il faut distinguer vouloir le mal comme moyen et vouloir le mal comme fin. Qui fait le mal veut son bien. Si le bien n’est pas de suivre son intérêt, celui qui agit mal se trompe sur le bien.

Donc on ne veut pas le mal comme fin. Personne ne veut le mal. Tout le monde veut le bien (cf. Platon, Gorgias).

Comment donc distinguer celui qui est méchant et celui qui fait le mal par ignorance ?

C’est en tant qu’il décide de ne pas penser que quelqu’un agit immoralement. (Par exemple, pendant que j’étrangle quelqu’un, si je me mets à réfléchir, je relâche mes mains.)

Alain donne comme preuve de son analyse l’usage qui est fait par tout le monde (« on ») du mot inconscient. Il faut distinguer inconscient au sens de ce qui n’a pas de conscience, à savoir tout ce qui n’est pas humain, tout ce qui est objet. Alors qu’ici, inconscient désigne le sujet et non les objets. L’inconscient, c’est celui qui ne se pose pas de question parce qu’il l’a décidé.

La conscience est donc un acte. C’est l’acte de se poser des questions sur soi, l’acte de penser. La conscience n’est pas puissance.

On dit d’une activité qu’elle est en puissance lorsqu’il est possible de la posséder sans la mettre en œuvre à certains moments. Un objet technique comme le tournevis a sa fonction en puissance. Le pianiste a la puissance de jouer du piano. Le rugbyman a la puissance ou potentialité de jouer au rugby même s’il est assis. La conscience quant à elle est un acte.

Être inconscient, c’est décider de ne pas penser. En ce sens, Alain précise que ne pas penser n’exclut pas d’une part les opinions sur les opinions. Par exemple, l’opinion « les gitans sont des voleurs » manifeste l’absence de pensée. Car, il est clair que je ne les connais pas tous. Si j’y réfléchis, je ne peux soutenir cette thèse. À supposer qu’un gitan me vole, dire « les gitans sont des voleurs » est une généralisation qui disparaît à la réflexion. Bref, l’acte de penser détruit l’opinion. Par conséquent, l’opinion sur une opinion n’est pas réflexion, elle est toujours absence de pensée.

Il en va de même des opinions sur les savoir-faire.

Un savoir-faire n’est pas d’ordre théorique. On ne peut penser qu’il est transmis car sinon on est conduit comme dans les mythes à faire des dieux l’origine des savoir-faire (cf. Hésiode, Théogonie, Les Travaux et les jours et le mythe de Prométhée). Un savoir-faire exige des connaissances, notamment sur les moyens et la fin. Il est ce qu’on apprend à faire et qui ne se réduit pas à ce qu’on sait. On peut savoir ce qu’est un violent sans savoir jouer du violon. (Sur le savoir-faire, cf. Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, § 43).

Être conscient, ce n’est pas avoir l’opinion qu’on sait bien étrangler les victimes. (Sur l’homme du savoir-faire on peut lire de Robert Merle [1908-2004], La mort est mon métier, [1952] narration à la première personne du commandant d’Auschwitz qui relate l’acquisition technique de la mise à mort des autres dans une inconscience du mal pour le moins effroyable).

Aussi Alain définit-il la conscience par la réflexion. Il explicite (« c’est-à-dire ») comme un recul qui porte sur soi où le sujet se connaît et se juge.

On peut distinguer plusieurs formes de jugement. Le jugement moral porte sur le bien et le mal. L’action est-elle bonne ou mauvaise ? Le jugement esthétique porte sur le beau et le laid. Le jugement théorique sur le vrai et le faux. Le jugement technique porte sur l’utilité.

Le jugement ici est moral. Il porte sur la valeur de mon action. Par la réflexion, la conscience ne vise pas à déterminer ce que je suis mais à déterminer la personne que je suis du point de vue moral. C’est en ce sens que la conscience est connaissance de soi.

Alain appuie sa thèse en se référant à Rousseau. Il cite à peu près un passage de « La profession de foi du vicaire savoyard » (Émile, livre IV) lorsqu’il écrit : « Rousseau disait bien que la conscience ne se trompe jamais. »

La condition (« pourvu que ») est qu’on l’interroge. Or, on, c’est la conscience. Bref, la consciente ne se trompe pas sur elle quand elle est conscience. Voilà qui paraît évident.

Les exemples permettent de préciser ce qu’Alain veut dire. Les deux exemples se rapportent à des faits passés (d’où l’usage du passé composé du verbe être « ai été », donc sur ce qu’a été le sujet, sur des souvenirs. Il s’agit de faits moraux, ce que montre d’abord l’exemple sur la lâcheté qui est l’opposé du courage.

Par lâcheté il faut entendre céder à la peur ou à la crainte face à un danger qu’on doit affronter.

On peut l’illustrer par le combat des Horace et des Curiace, les premiers combattant pour Rome, les seconds pour Albe. Lors du premier choc, deux des Horace meurt. Le dernier fuit. Mais les Curiace sont blessés. Il tue le premier qui le rattrape, puis le second, puis le troisième (cf. Tite-Live [59 av. J-C.-17 ap. J.-C.], Histoire romaine). Dans la pièce de Corneille (1606-1684), Horace (1640), le récit du premier moment amène le père Horace à maudire la lâcheté de son fils avant d’apprendre qu’il a en fait été courageux. Autrement dit, la lâcheté ou le courage se dit de la totalité de l’action.

Quant au sujet, il sait s’il a été lâche car il sait quelle décision il a prise.

Il en va de même du deuxième exemple d’Alain. Être juste en un arrangement, c’est énoncer tout ce qu’on pense être vrai, être vérace. Par exemple, dans une vente, je dis à mon acheteur tout ce que je sais de la chose que je vends. Je ne cherche pas à tromper l’autre.

 

Pour Alain, l’absence de conscience constitue l’immoralité et dépend de la décision de ne pas penser. La conscience elle est réflexion.

Premièrement, comment peut-on qualifier la volonté de ne pas penser du point de vue de la conscience ?

Deuxièmement comment comprendre l’apparition de la réflexion ?

Premièrement, on peut se demander si la volonté de ne pas penser est consciente ou non.

Si elle n’est pas consciente, on ne peut pas faire quelque chose d’immoral puisque pour cela il faut être conscient.

Si la volonté est toujours consciente, la conscience étant réflexion, l’immoralité est involontaire.

Deuxièmement, quand je dors, je ne suis pas conscient, comment se fait-il que je me réveille ?

Ce n’est pas suite à une réflexion que je me réveille puisqu’avant de me réveiller je ne suis pas conscient. La solution de Descartes selon laquelle je suis toujours conscient dans le sommeil mais je ne m’en souviens pas n’est pas possible si la conscience est réflexion. (Les premières pages d’À la recherche du temps perdu de Proust [1871-1922], Du côté de chez Swann [1913] évoque le réveil du narrateur).

Dès lors, pour conserver l’idée que l’immoralité a pour source la volonté, il faut tenter de définir la conscience autrement que par la réflexion.

Publié dans Lycée Rosa Luxemburg

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