TL 2011 2012 Archives du cours 9

Publié le par Bégnana

§ 9. La conscience perceptive.

Est-ce que la perception n’est pas un tout ? C’est le problème dont il est question dans cet extrait de Sens et non-sens de Merleau-Ponty, philosophe membre de l’école de phénoménologie fondée par Husserl (cf. § 6).

Merleau-Ponty rejette le lieu commun selon lequel il y aurait des sensations incommunicables qui composeraient la perception. Dans l’idée de communication, il y a l’idée de transmission, d’échange, mais aussi l’idée de commun, de la mise en commun, du partage, etc.

Merleau-Ponty défend la thèse selon laquelle on perçoit un tout. Et c’est ce tout perçu que je peux décomposer. Pour le montrer, il critique le lieu commun en montrant que la communication des sens qu’on trouve chez l’aveugle qui associe des couleurs à des sons, ou la communication qui a lieu dans la prise de drogue comme la mescaline est un phénomène général. Par exemple, une couleur chaude fait communiquer la vue et le toucher.

Il s’appuie sur la peinture de Cézanne (1839-1906), peintre français post-impressionniste, originaire d’Aix-en-Provence qui a peint très souvent la montagne Sainte-Victoire. Il est une source d’inspiration de toute la peinture contemporaine. En effet, le peintre prétendait qu’il était possible de voir toutes les qualités sensibles des autres sens que la vue.

Si la perception est la saisie d’un tout, comment comprendre qu’il puisse y avoir des perceptions fausses ?

On peut résoudre le problème en s’appuyant sur un extrait du dernier ouvrage inachevé de Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible paru à titre posthume en 1964.

Il commence par définir comme muable et probable chaque perception. Il faut entendre par là d’une part qu’elle est en mouvement, qu’elle change et d’autre par qu’elle est douteuse, c’est-à-dire qu’elle peut être vraie. Il ne faut confondre cette probabilité avec la probabilité mathématique qui est certaine en tant qu’elle détermine exactement la mesure de la possibilité de l’événement qui va de l’impossibilité (probabilité = 0) à la réalité, voire à la nécessité (probabilité= 1) en passant par tous les nombres compris entre 0 et 1 qui font la possibilité.

L’auteur va pourtant essayer de montrer que toutes les perceptions sont vraies. Pour ce faire, il lui faut analyser les illusions. Illustrons-les par l’illusion de la reconnaissance. Je crois reconnaître quelqu’un, je m’approche de lui pour lui dire bonjour et subitement, je me rends compte que ce n’est pas lui. On voit que la perception est de l’ordre de l’opinion, c’est-à-dire de ce qu’on tient pour vraies sans preuves. Elle n’est pas un savoir (ou une connaissance ou une science).

L’illusion repose sur l’apparence, elle est une tromperie subie. Elle se distingue en ce que l’erreur suppose une démarche et survient involontairement. L’illusion consiste à prendre pour vrai ce qui est faux. Mais comment ?

La perception n’est pas une hypothèse, c’est-à-dire une représentation qu’on ne tient ni pour vraie ni pour fausse et que l’on peut essayer de vérifier si c’est possible (par exemple le miracle est invérifiable, il ne peut constituer le contenu d’une hypothèse). Merleau-Ponty pense la perception comme une thèse.

Si elle est toujours vraie, c’est que comme la perspective en peinture, elle découvre un point de vue sur l’objet. Il y a certes la perspective comme art de faire croire en une troisième dimension au lieu des deux de la toile. C’est la Renaissance italienne, dans sa volonté de reproduire le réel qui a codifié la perspective.

La perspective qu’évoque Merleau-Ponty, c’est la multiplicité des points de vue sur le même objet, et finalement, la perception, c’est toujours une perspective sur le monde dans sa totalité. Toutes les perceptions sont des perspectives sur le monde et révèle quelque chose du monde. Aussi, tant qu’on ne connaît pas une autre perception, elle n’est pas fausse. C’est toujours une nouvelle perception qui nous révèle que la précédente était illusoire. Et encore elle ne l’est qu’en tant qu’unilatérale. La nouvelle perception la corrige.

Aussi la perception n’appartient-elle pas au pour-soi, c’est-à-dire au sujet en tant que doué de conscience (cf. Sartre, L’être et le néant) par opposition en l’en-soi, c’est-à-dire à l’objet. La perception fait découvrir quelque chose de la réalité.

Rappel.

Qu’entendre par vérité ?

·      L’adéquation avec l’objet

·      L’accord entre des propositions

·      Ce qui est tel qu’il se montre.

Merleau-Ponty utilise le troisième sens de la notion de vérité. L’idée est que l’apparence n’est pas dans ma tête comme on dit trivialement. Lorsqu’une perception est fausse, elle n’est pas une pensée qui ne se trouverait pas vérifiée dans le réel.

Prenons comme exemple notre propre corps. Nous ne le percevons pas comme le corps des autres. Il y a des partis de mon corps que je ne peux jamais voir comme mon dos car le miroir ne reflète qu’une image.

 

Reste à se demander comment des objets séparés peuvent apparaître si la perception est un tout, qu’une perception puisse en modifier une autre, ou chaque perception est susceptible d’en changer une autre ?

Tel est le problème que résout Bergson dans un extrait de son Matière et Mémoire (1896).

En un sens, il n’existe qu’un seul objet : l’univers. Tous les objets sont liés entre eux, donc les objets ne sont pas séparables.

Ce qui fait donc la séparation, la distinction des objets de la perception sont les actions possibles. L’unité de l’objet de la perception n’est pas due à la simple contemplation, mais provient des actions possibles du sujet percevant.

Illustrons en prenant deux tables côte à côte qui paraissent n’en être qu’une sont distinguées par nous savons que nous pouvons les séparer.

À partir de là on voit comment on peut séparer les objets et les inclure dans une unité, entre eux. Du coup la perception est liée à l’action plutôt qu’à la connaissance. C’est dire qu’elle n’est pas vraie ou fausse en tant que perception, mais efficace ou non.

C’est la raison pour laquelle les hypothèses de la connaissance peuvent remettre en cause ou s’opposer aux données de la perception.

Toutefois, celles-ci demeurent dans la mesure où les besoins pratiques des hommes ne changent pas.

C’est la raison pour laquelle également la perception peut avoir une dimension culturelle au sens anthropologique lorsque les besoins pratiques des hommes sont différents.

 

Bilan.

La perception paraît être une synthèse passive. On ne peut ni la ramener au jugement, ni à l’association des idées. Il faut la concevoir comme un tout, qui nous révèle la réalité. Plus précisément, la perception nous révèle de la réalité ce qui est nécessaire à nos actions. Elle montre donc un sujet enraciné dans un corps qu’il ignore.

Ce sujet a-t-il accès à toutes ses pensées ?

Publié dans Lycée Rosa Luxemburg

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