Xénophon : Apologie de Socrate

Publié le par Bégnana

Note sur le texte.

La traduction est de Pierre Chambry. Je l’ai très légèrement modifiée en consultant le texte grec et la traduction de François Ollier in Xénophon, Banquet – Apologie de Socrate, texte établi et traduit par François Ollier, troisième tirage, Paris, Les Belles Lettres, 1993.

Patrice Bégnana

 

Xénophon, Apologie de Socrate

 

1. Il me semble qu’il serait bien de rapporter comment Socrate envisagea sa défense (apologias) et sa mort quand il fut traduit en justice. Il est vrai que d’autres en ont parlé et qu’ils ont tous bien reproduit la fierté de son langage, ce qui prouve qu’il parla réellement sur ce ton. Mais il est un point qu’ils n’ont pas mis en lumière, c’est qu’il estimait dès lors que la mort était pour lui préférable à la vie, de sorte que sa fierté de langage paraît un peu inconsidérée. 2. Mais Hermogène, fils d’Hipponicos, qui fut son disciple, nous a rapporté sur lui des détails qui démontrent que cette fierté de langage s’accordait avec le fond de sa pensée. Il a raconté en effet qu’en le voyant discourir sur toute sorte de sujets plutôt que sur son procès, il lui avait dit : 3. « Mais ne devrais-tu pas, Socrate, songer aussi à ce que tu diras pour ta défense ? » et que Socrate lui avait répondu tout d’abord : « Tu ne vois donc pas que j’ai passé toute ma vie à préparer ma défense ? – Comment ? avait demandé Hermogène. – En vivant sans commettre jamais aucune injustice, ce qui est, à mon avis, la plus belle manière de préparer sa défense. » 4. Hermogène lui ayant dit encore : « Ne vois-tu pas que les tribunaux athéniens, séduits par un discours éloquent, ont souvent fait mettre à mort des innocents et ont souvent absous des coupables dont les discours les avaient attendris ou charmés ? » Socrate lui avait répondu : « Eh si ! par Zeus, et voilà deux fois que j’ai essayé de préparer ma défense, mais la voix démonique (daïmonion) s’y est opposée. 5. – Hermogène dit : « Voilà qui est étonnant ». Il répliqua alors : « Trouves-tu étonnant que le Dieu même juge qu’il vaut mieux que je finisse ma vie à présent ? Ne sais-tu pas que je ne concéderais à personne qu’il a vécu mieux que moi jusqu’à ce jour ? car je sais, et c’est pour moi la suprême satisfaction, que j’ai toujours mené une vie pieuse et juste, si bien que, m’estimant beaucoup moi-même, j’ai toujours vu ceux qui me fréquentaient, animés du même sentiment à mon égard. 6. Si, au contraire, ma vie se prolonge, je suis sûr de voir infailliblement arriver tous les maux de la vieillesse, je verrai moins clair, j’entendrai moins bien, j’apprendrai plus difficilement et j’oublierai plus vite ce que j’aurai appris. Or, si je me sens déchoir et que je sois mécontent de moi-même, comment, poursuivit-il, pourrais-je encore prendre plaisir à vivre ? » 7. « Peut-être, ajouta-t-il, est-ce aussi le Dieu qui, dans sa bonté, m’accorde de finir mes jours non seulement à l’âge le plus opportun, mais encore par le chemin le plus facile. Car, si l’on me condamne aujourd’hui, il est évident qu’il me sera donné de mourir de la fin que les gens qui se sont occupés de cette question ont jugée la plus facile, la moins ennuyeuse pour les amis, la plus propre à faire regretter le mourant. En effet, quand on ne laisse aucune image fâcheuse ni pénible dans l’esprit des assistants, et qu’on s’éteint avec un corps plein de santé et une âme capable de montrer sa tendresse, comment pourrait-on n’être pas regretté ? » 8. « C’est donc avec raison, poursuivit-il, que les Dieux se sont opposés à la préparation de ma défense, quand nous pensions devoir chercher à tout prix les moyens d’échapper à une condamnation. Si en effet j’y étais parvenu, il est clair qu’au lieu de finir ma vie aujourd’hui, je me serais préparé une mort assombrie par les souffrances de la maladie ou d’une vieillesse, assaillie par tous les maux à la fois et désertée par tous les plaisirs. » 9. « Non, par Zeus, Hermogène, poursuivit-il, si je dois indisposer les juges en déclarant tous les avantages que je crois avoir obtenus des dieux et des hommes, ainsi que l’opinion que j’ai de moi-même, j’aime mieux mourir que de mendier bassement la faveur de vivre encore et de gagner ainsi une existence bien pire que la mort. »

 

10. Telle était, dit Hermogène, la résolution de Socrate, lorsque accusé par ses adversaires de ne pas reconnaître les mêmes dieux que la Cité, d’introduire des divinités nouvelles et de corrompre la jeunesse, il s’avança et dit : 11. « En vérité, hommes, j’admire d’abord sur quoi Mélétos se fonde pour avancer que je ne reconnais pas les mêmes dieux que la Cité, alors que tous ceux qui se sont trouvés près de moi, et Mélétos lui-même, s’il l’a voulu, m’ont vu sacrifier dans les fêtes communes et sur les autels publics. 12. Comment, d’autre part, puis-je introduire des divinités nouvelles, en disant qu’une voix démonique se manifeste à moi pour m’indiquer ce que je dois faire ? Car ceux qui tirent des présages des cris des oiseaux et des paroles humaines fondent apparemment leurs conjectures sur des voix. Contestera-t-on que le tonnerre ait une voix et soit un augure de la plus grande importance ? Et la prêtresse de Delphes sur son trépied, n’est-ce point par la voix qu’elle aussi proclame la volonté du Dieu ? 13. Assurément le Dieu connaît l’avenir et le révèle à qui il veut. Sur ce point aussi tout le monde parle et pense, comme je fais moi-même. Seulement à ces révélations on donne le nom d’augures, d’oracles, de présages, de divinations, tandis que moi j’appelle cela un signe démonique et je crois qu’en le nommant ainsi, j’use d’un terme plus vrai et plus religieux que ceux qui attribuent aux oiseaux la puissance des dieux. Et la preuve que je ne mens pas contre le Dieu, c’est qu’ayant communiqué à beaucoup de mes amis les conseils du Dieu, je n’ai jamais été convaincu de mensonge. »

14. Comme ces paroles soulevaient des murmures parmi les juges, parce que les uns ne croyaient pas ce qu’il disait et que les autres étaient jaloux de voir que les dieux mêmes le favorisaient plus qu’eux, Socrate continua ainsi : « Eh bien ! Écoutez encore, pour que ceux qui en ont envie doutent encore davantage de la faveur dont les dieux m’ont honoré. Un jour que Chéréphon interrogeait à mon sujet l’oracle de Delphes, en présence d’un grand nombre de personnes, Apollon répondit qu’il n’y avait pas d’homme plus libre, plus juste et plus sage que moi. » 15. Comme les juges protestaient naturellement d’une façon plus bruyante encore, Socrate reprit ainsi : « Cependant, hommes, le Dieu dans ses oracles a parlé de Lycurgue, le législateur des Lacédémoniens, en des termes plus magnifiques que pour moi. On rapporte en effet qu’au moment où il entrait dans le temple, le Dieu lui dit : « Je me demande si je dois t’appeler un dieu ou homme. » Moi, il ne m’a pas assimilé à un dieu, mais il m’a jugé bien supérieur aux hommes. Néanmoins, n’en croyez pas non plus aveuglément le Dieu sur ces déclarations, mais examinez l’une après l’autre les choses qu’il a dites. 16. Qui connaissez-vous qui soit moins asservi que moi aux désirs du corps, plus libre que moi, qui ne reçois de personne ni présents ni salaire ? Qui pourriez-vous raisonnablement considérer comme plus juste qu’un homme qui s’est si bien accommodé à sa fortune qu’il n’a besoin de rien de ce qui appartient à autrui ? Quant au titre de sage (sophon), peut-on équitablement le dénier à un homme tel que moi, qui, dès que j’ai commencé à comprendre le langage des hommes, n’ai jamais cessé de chercher et d’apprendre ce que je pouvais de bon ? 17. Et la preuve que je n’ai pas perdu ma peine, ne la voyez-vous pas dans le fait que beaucoup de citoyens épris de la vertu et beaucoup d’étrangers préfèrent être mes disciples ? Et que dirons-nous pour expliquer que beaucoup de gens désirent me faire des présents, quand tout le monde sait que je n’ai pas du tout d’argent pour les rendre ? Et que pas un homme ne réclame de moi la reconnaissance d’un bienfait et qu’une foule de gens avouent m’avoir des obligations ? 18. Pendant le siège, alors que les autres se lamentaient sur leur sort, ne vivais-je pas sans plus d’embarras qu’au temps où la Cité était le plus prospère ? Enfin pourquoi les autres achètent-ils à grands frais leurs jouissances au marché alors que moi, sans rien dépenser, je tire de mon âme des plaisirs plus doux que les leurs ? Que si dans tout ce que je viens de dire de moi, personne ne peut me convaincre de mensonge, comment dès lors n’aurais-je pas droit aux louanges des dieux et des hommes ?

19. Telle est ma conduite Mélétos, cependant, tu m’accuses de corrompre la jeunesse. Or nous savons, n’est-ce pas, comment sont les jeunes gens corrompus. Eh bien, dis-moi si tu en connais un qui soit devenu par mon fait, de pieux impie, de modéré violent, de tempérant prodigue, de sobre ivrogne, de laborieux mou, ou qui se soit laissé vaincre par un autre pauvre plaisir. 20. – « Mais oui, par Zeus, s’écria Mélétos, j’en connais à qui tu as persuadé de t’obéir, à toi, plutôt qu’à leurs parents. » – « J’en conviens, répliqua Socrate, au moins pour ce qui regarde l’éducation (païdeïas) ; car ils savent que c’est un sujet auquel je me suis appliqué. Mais, quand il s’agit de leur santé, les hommes écoutent les médecins plutôt que leurs parents, et, dans les assemblées, il est certain que tous les Athéniens écoutent ceux qui parlent le plus sagement plutôt que leurs proches. De même pour les stratèges, vous choisissez, de préférence à vos pères et à vos frères, et, par Zeus, de préférence à vous-mêmes, ceux que vous jugez les plus compétents dans les choses de la guerre. » – « Oui, Socrate, dit Mélétos ; car c’est notre intérêt et c’est l’usage. » 21. – « Et alors, reprit Socrate, ne te paraît-il pas étonnant que, dans les autres matières, les gens les plus compétents soient non seulement égalés, mais préférés aux autres, et que moi, parce que certains me tiennent pour le plus compétent sur le sujet qui importe le plus aux hommes, l’éducation, j’encoure de ta part une accusation capitale ? »

 

22. Il est évident que Socrate lui-même et ceux de ses amis qui parlèrent en sa faveur ne s’en tinrent pas à ces paroles ; mais je n’ai pas pris à tâche de rapporter tous les détails du procès, et il me suffit d’avoir montré que Socrate attachait la plus grande importance à n’être pas impie envers les dieux et à ne point paraître injuste envers les hommes 23. et que, pour éviter la mort, il ne crut point devoir employer les supplications, mais qu’il était persuadé que le temps était venu pour lui de mourir. Que telle fut bien sa pensée, on le vit surtout après sa condamnation. Tout d’abord, en effet, quand on l’invita à fixer sa peine, il refusa de le faire lui-même et ne le permit point à ses amis, disant que fixer sa peine, c’était avouer sa culpabilité. Ensuite, lorsque ses amis voulurent le faire évader, il s’y refusa et se moqua même d’eux, semble-t-il, en leur demandant s’ils connaissaient en dehors de l’Attique quelque place où la mort n’eût pas d’accès. 24. Quand le jugement fut rendu, il dit : « Assurément, Athéniens, ceux qui ont fait la leçon aux témoins et leur ont dit qu’ils devaient se parjurer et porter contre moi de faux témoignages, et ceux qui se sont laissé suborner doivent avoir conscience de l’impiété et de l’injustice criante dont ils sont coupables. Mais pour moi, pourquoi aurais-je à présent une moins bonne idée de moi-même qu’avant ma condamnation, puisqu’on ne m’a pas convaincu d’avoir commis aucun des délits qu’on m’impute ? Car on ne m’a jamais vu, oubliant Zeus, Héra et les dieux qui leur sont associés, sacrifier à de nouvelles divinités, ni jurer par elles, ni nommer d’autres dieux. 25. Quant à corrompre les jeunes gens, comment pourrais-je le faire, moi qui les habitue à la fermeté et à la simplicité ? Pour les crimes auxquels s’applique la peine de mort, comme le pillage des temples, le vol avec effraction, le trafic d’hommes libres, la trahison envers la Cité, mes adversaires eux-mêmes ne m’accusent pas d’en avoir commis aucun. Aussi me semble-t-il étonnant que vous ayez pu découvrir un acte de moi qui méritât la mort. 26. Mais, parce que je meurs injustement, ce n’est pas une raison pour que j’aie moins bonne opinion de moi ; car ce n’est pas à moi, c’est à ceux qui m’ont condamné qu’en revient la honte. Et puis, je trouve encore une consolation dans l’exemple de Palamède, qui périt à peu près comme mo ; car encore aujourd’hui il inspire des chants bien plus beaux qu’Ulysse qui le fit mettre à mort injustement. Et moi aussi, je sais que l’avenir et le passé rendront ce témoignage que je n’ai jamais fait tort à personne, jamais perverti personne et qu’au contraire j’ai rendu service à ceux qui conversaient avec moi, en leur enseignant gratuitement tout le bien que je pouvais. »

 

27. À ces mots, il se retira, comme il avait parlé, avec la même sérénité dans le regard, l’attitude et la démarche. Mais comme il s’aperçut que ceux qui l’accompagnaient fondaient en larmes, Hermogène rapporte qu’il leur dit : « Qu’est-ce là ? C’est à présent que vous pleurez ? Ne savez-vous pas depuis longtemps que, dès ma naissance, j’ai été condamné à mort par la nature ? Si pourtant je mourais prématurément dans l’affluence des plaisirs, il est certain que j’aurais de quoi m’affliger et mes amis aussi ; mais si je termine ma vie quand je n’ai plus que des maux à attendre, je crois que vous devez tous vous en réjouir comme d’un bonheur qui m’échoit. » 28. Il y avait là un certain Apollodore, fortement attaché à Socrate, homme simple du reste, qui lui dit : « Pour moi, Socrate, ce qui me fait le plus de peine, c’est de te voir mourir injustement. » Socrate, dit-on, lui passant la main sur la tête, lui répondit : « Très cher Apollodore, aimerais-tu donc mieux me voir mourir justement qu’injustement ? » Et là-dessus il se mit à rire. 29. On rapporte aussi qu’ayant vu passer Anytos, il dit : « Voilà un homme qui est bien fier. Il croit avoir accompli un grand et merveilleux exploit en me faisant mourir, parce que, le voyant élevé par la cité aux plus hautes dignités, je lui ai dit qu’il ne devrait pas élever son fils dans le métier de tanneur. Le misérable ! ajouta Socrate : il ignore apparemment que, de nous, celui qui accomplit les actions qui doivent être à jamais les plus utiles et les plus belles, est le vainqueur. 30. Au reste, ajouta-t-il encore, puisque Homère a attribué à certains de ses héros sur le point de mourir le don de prophétie, je veux, moi aussi, prophétiser. J’ai fréquenté quelque temps le fils d’Anytos et il m’a semblé qu’il avait un esprit assez vigoureux. Aussi je prédis qu’il ne continuera pas le métier servile que lui a fait prendre son père, mais que, faute d’avoir un guide sérieux, il tombera dans quelque honteuse passion et ira loin dans la voie du vice. » 31. Et en disant cela, il ne se trompa point : le jeune homme, s’étant adonné au vin, ne cessa de boire ni nuit ni jour et finit par devenir incapable de rien faire de bon pour sa cité, pour ses amis et pour lui-même. Et Anytos, pour avoir mal élevé son fils et fait preuve d’une dureté inconsidérée, conserve, même après sa mort, une mauvaise réputation (kakodoxias). 32. Quant à Socrate, en se glorifiant devant le tribunal, il souleva l’envie et inclina les juges à le condamner ; mais à mes yeux, son lot fut un bienfait des Dieux, puisqu’il a esquivé la portion la plus pénible de la vie et obtenu la fin la plus douce. 33. Il n’en a pas moins déployé la force de son âme ; car, quand il eut reconnu qu’il valait mieux pour lui mourir que de vivre encore, il garda la même contenance qu’il avait montrée en présence des biens de la vie, et il ne faiblit point non plus devant la mort : il l’attendit et la reçut avec joie.

 

34. Pour moi, quand je songe à la sagesse (sophian) et à la noblesse de caractère de ce grand homme, je ne puis m’empêcher d’en parler, et, quand j’en parle, de le louer. Et si, parmi ceux qui aspirent à la vertu, il en est un qui ait eu un maître plus utile que Socrate, je pense que celui-là mérite d’être regardé comme le plus heureux des hommes.

 

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