Présentation

  • : Le blog de Patrice Bégnana
  • Le blog de Patrice Bégnana
  • : culture littérature philosophie Littérature
  • : Ce blog est d'abord destiné à mes élèves de lycée. Il peut être utilisé par quiconque a un intérêt pour la philosophie. Les articles, même anciens, peuvent être modifiés à n'importe quel moment. En se reportant aux rubriques, le lecteur trouvera les types d'articles et l'organisation générale. Bonne lecture
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Rechercher

Recommander

Derniers Commentaires

Pour l’opinion commune la liberté consiste à faire ce qui nous plaît. Aussi conduit-elle à se plaindre car c’est impossible. Ce serait l’anarchie, comprenons le chaos social. Et puis les choses ne se plient pas à nos désirs. Mais comment penser qu’on pourrait être libre en étant balloté par des plaisirs, des désirs différents dont l’origine nous échappe ?

La liberté s’entend aussi du statut du citoyen par opposition à l’esclave. Elle s’entend aussi de la capacité du sujet à agir par lui-même. Elle paraît requise pour qualifier le sujet de responsable de ses actes. C’est sa signification morale.

Ces sens multiples rendent la notion obscure. Cette équivocité a même conduit Paul Valéry (1871-1945) l’a contestée dans ses « Fluctuations sur la liberté » (in Regards sur le monde actuel et autres essais, 1945).

La liberté est-elle une qualité inhérente au sujet qui le rend apte à agir moralement ou bien est-elle un phénomène essentiellement politique ?

 

Pour que l’individu puisse être tenu pour responsable, il faut qu’il soit la source de ses actions. C’est le sens de la conception qui distingue les actions volontaires, celles que nous faisons de notre plein gré et des actions involontaires ou contraintes (Aristote, Éthique à Nicomaque). Mais agir volontairement, ce n’est pas encore agir librement. Il faut que le sujet choisisse quels que soient ses désirs, ses habitudes, etc. Telle est la notion de libre arbitre qu’après les philosophies hellénistiques, épicurisme, stoïcisme, la réflexion chrétienne a développée. Pour comprendre que l’homme ait pu pécher, il fallait bien qu’il choisît sans être contraint par quoi que ce soit et que sa nature pré lapsaire soit exempte de toute trace de tendance à pécher comme le soutient Augustin dans la Cité de Dieu. Mais, abstraction faite de la foi, comment démontrer le libre arbitre ?

C’est selon Descartes dans les Principes de la philosophie (article 6) l’expérience du cogito. En effet, avant même de savoir s’il y a quelque chose de certain, au moment où je doute de tout et suppose que tout est faux, j’expérimente en moi la possibilité de ne pas me laisser entraîner par mes croyances. La recherche du vrai et du bien présuppose la liberté.

La liberté comme libre arbitre rend possible l’éloge et le blâme, c’est-à-dire tout ce qui est relatif à la morale. Elle explique regret mais surtout remords et repentirs, c’est les sentiments de la culpabilité qui reposent sur l’idée qu’il aurait été possible d’agir autrement. Elle rend possible la générosité qui est selon Descartes dans les Passions de l’âme (III, 153), la passion qui repose sur le savoir de la liberté de la volonté et sur la volonté d’en faire le meilleur usage possible. Aucune politique ne peut aller à son encontre. C’est la raison pour laquelle après la Libération, Sartre a pu écrire « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’Occupation allemande. » dans son article « La république du silence » (repris dans Situations III, 1949). Son argument étant que le choix de tous les actes qui nous paraissent anodins habituellement se manifestait intensément à cause de l’oppression nazie.

Néanmoins, l’affirmation du libre arbitre repose sur le témoignage de la conscience qui elle-même se donne comme libre. Il y a là un cercle vicieux. Dès lors, ne peut-on pas penser l’idée de liberté à partir d’une autre source, à savoir l’expérience morale ?

 

Lorsqu’il y a choix, il y a un motif. Si tous les motifs se valent, le sujet est dans une situation d’indifférence. Et s’il peut choisir contre un motif valable, il y a comme une indifférence dans la volonté elle-même (cf. Descartes, Lettre au père Mesland du 9 février 1645). Mais dans les deux cas, cette indifférence est une conscience. Or, des motifs inconscients ou inconnus peuvent déterminer la volonté. Le sujet au sens de la philosophie moderne apparaît comme une illusion.

Il faut donc une expérience qui atteste de la liberté. Selon Kant dans la Critique de la raison pratique, c’est l’expérience morale. Car, toute passion, quelque forte qu’elle soit, peut toujours être combattue par une passion plus forte, ne serait-ce que le désir de vivre. Par contre, l’exigence morale révèle un pouvoir d’agir sans aucun motif sensible. Elle manifeste donc la liberté. Comment l’entendre ?

Négativement, la liberté consiste à pouvoir agir sans être déterminé par quelque cause que ce soit. Ce qui revient à dire que la liberté est la capacité à commencer absolument une série d’actions. Elle s’oppose au principe de causalité selon lequel tout a une cause déterminée ou au déterminisme selon lequel tout a une cause qui est toujours la même.

Positivement, elle consiste à obéir à la loi morale, c’est-à-dire « Agis de telle façon que la maxime de ton action puisse valoir comme principe d’une législation universelle. » (Critique de la raison pratique, 1788). Autrement dit, parce que le sujet éprouve sa capacité à ce que la raison commande en lui aux mobiles du désir, il découvre ainsi la véritable liberté et donc son appartenance à un autre ordre que la réalité physique ou la matière.

La liberté au sens moral exige qu’on fasse de la liberté l’objectif par excellence de la politique, y compris sur le plan international. Elle sert à définir le droit naturel, c’est-à-dire le droit en tant qu’il est absolument juste, comme étant « l’ensemble des conditions par lesquelles le libre arbitre de l’un peut s’accorder avec celui de l’autre suivant une loi générale de liberté » (Kant, Doctrine du droit, 1797).

Néanmoins, cette liberté au sens moral ne peut se passer de la notion de libre arbitre. Car finalement, il faut bien expliquer le mal. Il ne peut être dû à autre chose que la liberté pour qu’il puisse être imputé au sujet. Toutefois, il ne peut y avoir de volonté de transgresser en tant que telle la loi morale, sans quoi l’homme serait diabolique. Le mal s’explique par le libre choix de l’intérêt plutôt que celui de la loi morale selon Kant dans La religion dans les limites de la simple raison. Ce retour à la conception de la liberté comme libre arbitre, même seulement conçu comme inversion de l’ordre prioritaire des motifs, rend la conception morale de la liberté impossible à établir. Car le mal comme fait qui réside dans la souffrance et qu’on peut nommer le mal physique ne préjuge pas qu’il y ait un mal moral pour employer la terminologie de Leibniz dans les Essais de théodicée. La morale repose sur la distinction du bien et du mal et présuppose la liberté. On ne peut prouver la liberté par la morale sans cercle vicieux. Dès lors, la liberté n’est-elle pas essentiellement politique ?

 

Faut-il alors réduire la liberté à la simple absence de contraintes ? En ce sens, la politique dans la mesure où s’institue quelque chose comme un État, c’est-à-dire un pouvoir séparé de la société, qui a pour but de laisser le plus de latitude possible à chacun tout en prévenant tous les actes nuisibles pour les uns et les autres, est la source de la liberté. On peut avec John Stuart Mill dans De la liberté soutenir que l’État ne doit interdire que les actes qui font que les hommes se nuisent les uns aux autres. Pour le reste, chacun doit rester libre de ses actes et de ses pensées pour permettre à tous les autres d’apprendre des erreurs commises. La diversité d’actions et de pensées, bref, la plus grande absence de contraintes possible fait la liberté politique.

Mais une telle liberté qu’on appelle au moins depuis la conférence De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (1819) de Benjamin Constant (1767-1830) la liberté des modernes qui consiste en ce que ni l’État, ni la société ne règle la vie privée de l’individu est vide et chimérique. Car, elle laisse l’individu soumis à toutes les pressions sociales, à toutes les passions qui le ballotent en des sens divers. Il faut donc penser autrement la liberté.

Déjà la liberté politique, c’est-à-dire la participation aux affaires de la cité par la parole et par les actes, paraît la seule liberté tangible comme le souligne Hannah Arendt dans La crise de la culture (1968). Les Anciens ont donc eu raison de la privilégier. Elle implique la présence d’un espace public, c’est-à-dire que l’État ne soit pas confisqué par certains et les autres confinés dans l’espace privée. Elle permet donc au citoyen de se libérer des nécessités de la vie pour décider en commun avec d’autres de ce qu’il y a à faire ou non. Elle ouvre ainsi un espace où la liberté peut avoir une dimension éthique.

C’est que la vraie liberté consiste en la libération des déterminations qui pèsent sur nous. La vie en société et surtout l’État de droit rend possible une certaine discipline des désirs. En comprenant les déterminations qui pèsent sur nous, nous agissons et ne subissons pas. Nous nous débarrassons de tous les regrets, repentirs et remords qui reposent sur l’illusion du libre arbitre. Certes, l’action totale nous est interdite car nous ne sommes pas un empire dans un empire comme Spinoza l’affirme à juste titre dans l’Éthique. Une part de passivité est inéluctable en nous. Mais plus nous agissons, et plus nous sommes libres. C’est en ce sens que la compréhension de ce qui nous détermine nous permet de savoir quoi faire, aussi bien pour agir dans les limites de notre pouvoir sur la nature, que pour agir avec et pour les autres.

 

En un mot, l’idée de liberté intérieure, libre arbitre ou liberté morale, est une chimère. Pis, elle est une source d’inutiles tourments qui ont pour nom repentirs, regrets et remords. Enfin, inconvénient suprême, elle conduit à négliger le seul domaine où la liberté est visible et possible, à savoir dans les relations avec les autres. Aussi est-ce en pensant les conditions de la liberté qu’il est possible d’agir librement. En ce sens, penser la liberté, c’est ce qu’il est possible de faire seul pour pouvoir agir avec d’autres le cas échéant.

Qui n’a vu deux interlocuteurs s’affronter dans un débat, finir par s’invectiver devant des spectateurs médusés.

S’il est vrai donc que débattre, c’est confronter des opinions, il paraît difficile d’identifier dialoguer et débattre en ce sens qu’on peut penser que le dialogue n’est pas un combat, une guerre, mais plutôt une recherche en commun de la vérité.

Cependant, dans le dialogue, soit l’un convainc et donc impose son point de vue, soit le dialogue n’est rien d’autre qu’un « dialogue de sourds » et on ne voit pas trop ce qui fait la différence entre dialoguer et débattre.

On peut donc se demander s’il est possible de concevoir le dialogue autrement que comme un débat. Dialoguer est-ce seulement chercher à triompher ou bien est-ce chercher le vrai ou bien est-ce chercher à défendre une opinion ?

 

 

Dans le débat, il s’agit de triompher. Pour qu’il y ait débat, il faut qu’il y ait un différend, un désaccord. C’est pour cela que Socrate dans le Phèdre distingue les sujets qui ne sont pas matière à discussion comme le fer ou l’argent de ceux qui donnent lieu à discussion, comme l’amour ou la justice. Dans le dialogue aussi il faut un désaccord, sans quoi chacun irait répétant la même chose. Les conditions du débat et du dialogue sont donc identiques. Est-ce alors dans la nature de l’échange qu’il y a une différence ?

On échange des arguments pour faire triompher son point de vue. Tel est le but dans un débat. Les arguments sont de toute nature. Par exemple, on usera de comparaisons pour montrer que l’adversaire se trompe. C’est ainsi que Socrate lors de son procès si on en croit Platon dans l’Apologie de Socrate, pour réfuter son adversaire, Mélétos, use de la comparaison entre l’éducation et le dressage des chevaux pour montrer qu’il s’agit là de domaines où il faut de la compétence. Aristote dans sa Rhétorique rangera ce genre de comparaison sur le même pied que la fable. On peut donc dire que dialoguer, ce n’est que débattre, c’est-à-dire utiliser des arguments pour faire triompher son point de vue par rapport à celle de son adversaire. N’y a-t-il pas une différence relative au sujet débattu ?

Ce sont essentiellement les valeurs morales, les choses les plus importantes comme dit Socrate lors de son procès selon l’Apologie de Platon, qui sont les thèmes dont les sophistes et les rhéteurs débattaient dans l’Antiquité. Il s’agissait d’être capable de défendre le pour et le contre selon l’invention du sophiste Protagoras. Aussi débattre, c’est être capable de rompre avec ses opinions. Il en va de même dans le dialogue. Socrate le dit explicitement. Chaque fois qu’il rencontre un homme politique, il lui montre qu’il est ignorant, c’est-à-dire réfute ses opinions. On comprend alors que Socrate ait pu être confondu par l’opinion publique avec les sophistes et les rhéteurs comme le montre la pièce comique Les Nuées d’Aristophane dont il est le ridicule personnage principal.

Pourtant, il y a dans la recherche philosophique une exigence de vérité qui semble propre au dialogue et que paraît exclure le débat. Dès lors, dialoguer est-ce autre chose que simplement débattre parce qu’on recherche la vérité ?

 

Dialoguer, c’est échanger des propos, mais tout échange de propos n’est pas un dialogue à proprement parler. Ainsi la simple conversation où on échange des informations disponibles pour chacun ou bien encore le bavardage où on se raconte ce qu’on a fait ne sont pas dialogue, ni d’ailleurs débat. Car dialoguer, c’est échanger des arguments en fonction d’un objectif : la vérité. Il ne s’agit pas de vaincre en défendant une opinion, puis d’en changer. Il s’agit de rechercher la vérité et de s’y tenir. Dans le Phèdre, Socrate accepte de défendre dans son premier discours la thèse du rhéteur Lysias, mais il le fait masquer. Ensuite, dans le second discours, il défend la thèse qui affirme la possibilité d’accéder à la vérité. Mais les moyens, c’est-à-dire les arguments ne sont-ils pas les mêmes ?

En fait, l’argument n’a pas du tout le même rôle dans le dialogue et dans le débat. Celui qu’il s’agit de convaincre dans le dialogue, c’est tout autant l’autre que soi-même. Dans le dialogue, je dois être convaincu par ce que je soutiens et je cherche en commun avec l’autre afin de le convaincre. Dans le débat, je reste extérieur à l’argument. Si donc en apparence les procédés sont les mêmes, les effets sont différents. C’est pour cela que Socrate dit chercher à se connaître dans le dialogue : est-il l’homme le plus sage ou non ? Telle est la question. Il cherche donc en dialoguant non pas à être supérieur et à triompher des autres. C’est faute d’arriver à leur être inférieur qu’il est supérieur. À l’inverse, Mélétos, son accusateur, utilise la vaine flatterie lors du procès sans conviction aucune car son but est simplement de faire triompher sa cause sans égard pour la vérité. La différence est-elle donc relative à la dimension morale ?

Aussi y a-t-il dans le dialogue une adhésion aux valeurs morales et non un détachement relativiste comme dans la sophistique ou la rhétorique qui usent du débat. Dialoguer, ce n’est pas se séparer des valeurs morales, c’est les prendre au sérieux et donc chercher véritablement ce qu’elles sont. C’est pourquoi Socrate pose toujours les questions de l’essence et de la définition. Il le montre dans le Phèdre en définissant l’amour là où le discours de Lysias n’en dit rien. Et surtout dans le second discours, il en donne une définition qui conduit à adhérer à la haute valeur du vrai amour qui conduit l’homme à se convertir à la vérité. À l’inverse, débattre, c’est chercher simplement à faire triompher son intérêt. C’est pour cela que les sophistes et les rhéteurs conseillaient les hommes politiques qui voulaient le pouvoir et valorisaient les tyrans capables de dominer impunément et injustement les autres. C’est cette recherche du simple intérêt que dénonce Socrate lors de son procès. Jamais il ne renoncera à interroger, jamais il ne renoncera à chercher la vertu. Plutôt la mort !

Néanmoins, la recherche de la vérité peut se faire dans la solitude comme Descartes l’a fait dans ses Méditations métaphysiques et ne se heurte pas alors à la mauvaise volonté de l’interlocuteur. Dialoguer, même si c’est chercher la vérité, n’est-ce pas que débattre avec ceux qui la refusent ?

 

Dialoguer implique donc de tenir compte de l’autre, de ses opinions. Ce par quoi dialoguer se rapproche de débattre où il s’agit aussi de s’adapter aux autres. Mais la différence est qu’il s’agit non de faire triompher une opinion qui satisfait un intérêt, donc le but n’est pas de vaincre, ni de faire adhérer à une opinion. Dialoguer ne semble être que débattre parce que celui qui est capable de dialoguer est capable de débattre, c’est-à-dire de triompher. Dans le dialogue, il s’agit justement de convertir à la recherche de la vérité. Mais n’y a-t-il pas dès lors une identité entre dialoguer et débattre dans l’usage des arguments ?

Dialoguer peut être conçu comme le moyen de défendre une opinion en tant qu’elle conduit à la recherche de la vérité. C’est qu’en effet, lorsqu’il n’est pas possible de connaître, il n’est pas impossible qu’on hésite, voire qu’on désespère de trouver la vérité. Et là, on risque de ne plus vouloir chercher, c’est-à-dire finalement de faire preuve de misologie, c’est-à-dire de haine de la raison. En échangeant des arguments avec les autres, on se donne ainsi les moyens de choisir la meilleure solution. Tel est le cas notamment dans le dialogue qui a pour motif un cas moral ou encore c’est le sens du dialogue en matière politique. La différence avec le simple débat, c’est que ce dernier vise seulement à faire adhérer à une position opportune. On cherche alors à battre l’adversaire et donc à faire adhérer à sa cause du moment le public. Tel est le sens du débat par exemple dans l’Apologie de Socrate. Dans sa défense, Socrate reproche à ses accusateurs de n’avoir rien fait d’autre que déformer ce qu’il est. Et lorsqu’il fait venir Mélétos pour l’interroger, on voit bien que ce dernier n’a d’autres soucis que de persuader les juges qu’il flatte en disant qu’ils sont tous compétents en matière d’éducation. Est-ce dans la dimension morale que dialoguer n’est pas que débattre ?

Le dialogue est en effet une recherche en vue de la meilleure solution. C’est en cela qu’il a une dimension éthique ou morale. De même, dans le domaine politique, le dialogue se distingue du débat dans la mesure où il implique de mener une recherche valable pour le public. Le but, c’est le bien de tous et non le simple intérêt de l’individu. En effet, il implique de considérer l’autre, voire les autres, non pas comme un ennemi à abattre, mais comme un partenaire. Il implique de le reconnaître en tant que tel. C’est la raison pour laquelle dialoguer n’est pas que débattre puisqu’il s’agit de partager avec l’autre et non de prendre le pas sur lui.

 

 

Le problème était donc de savoir si dialoguer n’est que débattre. On a vu que la ressemblance était frappante dans la mesure où dans les deux cas il s’agit d’amener l’autre à reconnaître que son opinion n’est pas valable. Et le débat comme le dialogue implique de se détacher de l’opinion. Mais le dialogue a pour but la vérité et non la défaite de l’adversaire. Aussi, même s’il doit se contenter d’opinion, il n’en reste pas moins vrai habité par la reconnaissance de la valeur de l’autre là où le débat n’est qu’un combat, voire une guerre.

 

Au xvi° siècle en Angleterre le mendiant était condamné à être marqué au fer rouge et à deux ans d’esclavage chez un fermier. En cas de récidive la peine était l’esclavage à vie. Une telle sévérité nous semble non seulement excessive, mais le délit mendicité paraît discutable. Ce qui amène à penser que ce qui est légal n’est pas nécessairement juste. Toutefois, si chacun pouvait refuser les lois au nom de la justice, il n’y aurait pas de société et chacun ferait sa justice privée. Aussi, ce qui est légal paraît nécessairement juste. On peut donc se demander s’il est possible de penser que la justice est indépendante de la légalité ou bien que ce qui est légal est nécessairement juste. On verra en quoi la légalité définit les conditions de l’exercice de la justice ; puis que la légalité n’est juste que si et seulement si elle ne permet qu’aucun homme n’en domine un autre et qu’enfin cela implique un exercice de la justice indépendant des lois.

 

Pour que la vie sociale soit possible, il faut des lois respectées. Aussi peut-on soutenir avec Hobbes dans le Léviathan qu’une loi par définition est juste car elle a pour rôle d’empêcher les membres de la société de se nuire mutuellement. Il la compare à une règle du jeu qu’on accepte à partir du moment où on accepte le jeu, à savoir vivre en société. Celui qui refuse le jeu de la vie en société est l’ennemi de tous les autres hommes et la mort qu’on lui appliquera est légitime.

Par contre, vivre dans une société implique d’en accepter les lois. Ce qui est légal est donc nécessairement juste en ce sens qu’aucune loi n’est injuste en elle-même. Car elle exprime ce qu’est le juste, à savoir ce qui revient à chacun dans une société donnée. Le législateur peut changer une loi qui n’est pas bonne, c’est-à-dire qui ne permet pas aux hommes de vivre ensemble.

Toutefois, dire d’une loi qu’elle n’est pas bonne, c’est dire qu’elle n’empêche pas les hommes de se nuire les uns aux autres. Donc, n’est-ce pas reconnaître indirectement qu’elle n’est pas juste ?

 

C’est qu’une loi peut être à l’avantage d’un groupe contre un autre. Dans le Gorgias, le personnage fictif Calliclès dénonçait la loi comme contraire au juste parce que faites dans l’intérêt du grand nombre des faibles contre les forts. Le juste selon la nature lui apparaissait l’expression de la force. Mais celle-ci est un fait, non une valeur.

Aussi pour que le légal soit juste faut-il qu’il soit le même pour tous. Telle est la condition qu’énonce avec rigueur Rousseau dans ses Lettres écrites de la montagne. C’est la condition pour que les lois ne servent pas aux chefs à dominer les autres. Aussi tout ce qui est légal n’est pas nécessairement juste. Par exemple, sous l’Ancien Régime, il était légal que les nobles et les membres du clergé en France ne paient pas l’impôt. C’est le tiers état qui le supportait. Cela n’était pas juste. De façon générale, toute loi qui crée un privilège est injuste.

Cependant, il ne suffit pas que la loi soit la même pour tous pour que certains ne soient pas avantagés par la loi. Elle protège tous contre le vol, mais plus les riches que les pauvres, les propriétaires et jamais ceux qui n’ont rien. Dès lors, la justice n’est-elle pas différente du légal ?

 

C’est que la loi définit ce qui revient à chacun, à savoir son droit. Mais il est clair qu’en exerçant mon droit, je peux être injuste, c’est-à-dire faire autre chose que ce que je dois vis-à-vis de quelqu’un. Le droit de faire travailler quelqu’un sous contrat est légal. Mais les contrats de travail établissant le lancer de nains qui ont eu cours abusaient des difficultés pour les personnes de petite taille de trouver du travail. C’était légal mais injuste. Comment rendre alors la justice ?

Elle ne se limite pas à appliquer la loi. Comme Aristote l’a montré dans l’Éthique à Nicomaque, la loi, générale, ne tient pas compte de tous les cas particuliers. Le juge doit parfois trancher sans pouvoir se référer à une loi. Il doit alors interpréter la situation en fonction de la législation. Il doit être inspiré par l’idée de justice, c’est-à-dire l’idée que tous les hommes soient traités de la même façon. La justice consiste à faire en sorte que nul en vertu de sa situation sociale, économique ou politique ne puisse s’en servir pour dominer les autres.

 

En un mot, le problème était de savoir si ce qui est légal est nécessairement juste. Il est vrai que le légal définit les règles du jeu social qui paraît préférable à l’affrontement généralisé entre les hommes. Mais encore faut-il que la société ne soit pas l’affrontement où les mêmes triomphent toujours des autres. Le légal doit donc être le même pour tous. Mais même dans cette option, la justice est l’exercice du jugement qui vise à garantir l’égalité entre les hommes, condition pour que la vie sociale permette à chacun d’exercer la plénitude de ses possibilités.

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés