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En ces temps où les problèmes de pollution occupent l’actualité, où le souvenir des explosions nucléaires militaires ou civiles reste vivace, il semble évident qu’on puisse accuser la technique, notamment moderne, des maux qui assaillent l’humanité.

Toutefois, il semble non moins évident que la technique n’est pas une personne, bref, que c’est plutôt son usage et donc son utilisateur, l’homme, qui doit être accusé.

Dès lors, on peut se demander s’il est possible d’accuser la technique ?

 

En effet, la technique peut s’entendre comme l’ensemble des outils et des savoir-faire relatifs à ses outils qui permettent aux hommes de fabriquer ce dont ils ont besoin. Un outil est toujours fait dans un but mais il est possible de le détourner du but initial pour réaliser un autre but. Dès lors, c’est l’usage qui est fait de la technique qui peut être bon ou mauvais.

Ainsi, la médecine dont le but est la santé peut être utilisée pour tuer. N’a-t-on pas vu des médecins tortionnaires ou des médecins se servant d’humains comme des cobayes dans les camps d’extermination nazis ? Les maux qu’on impute à la technique sont donc des maux dont les hommes sont responsables. C’est eux qui décident de l’usage qu’ils vont faire de la technique.

Toutefois, l’homme ne peut être ainsi séparé abstraitement de la technique car, sans elle, il n’est rien. Dès lors, en tant qu’elle est une condition de son existence, la technique n’est-elle pas responsable des maux qu’elle génère ? Ne peut-on donc pas l’accuser ?

 

En effet, la technique n’est pas seulement un ensemble de moyens à disposition de l’homme en général. Elle est également un ensemble de conditions qui permettent à l’homme de vivre. La technique détermine comment il peut vivre. On peut faire remarquer avec Rousseau que les hommes ne vivent pas de la même façon lorsqu’ils usent comme les Amérindiens d’outils simples qui impliquent que chacun puisse vivre sans dépendre des autres. Au contraire, avec les techniques de ce que nous nommons le néolithique, les hommes dépendent les uns des autres. La domination technique sur la nature implique une domination de certains hommes sur d’autres.

De façon plus générale, chaque homme naît dans un monde technique déjà existant. Celui-ci modèle ses désirs. La technique moderne qui, selon le mot de Descartes dans le Discours de la méthode, vise à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », oriente la recherche scientifique vers des applications dont les effets ne dépendent pas de tel ou tel individu. C’est en ce sens qu’il paraît légitime d’accuser la technique comme projet de société plutôt que l’individu qui en dépend.

Cependant, ce n’est pas la technique qui se met elle-même en œuvre de sorte qu’il n’est pas possible de l’accuser seule. Qui donc ? L’individu et il faudrait prononcer un non lieu ou alors n’est-ce pas la culture à laquelle elle appartient ?

 

C’est que la responsabilité ne consiste pas seulement à être la condition d’exercice d’une activité. Il faut qu’il y ait un choix. Dès lors, ce n’est pas la technique qui choisit. C’est la culture dans laquelle chacun se trouve. L’arc chez les anciens Tahitiens ne servait qu’au sport alors qu’il servait à la guerre en Europe. De même on peut concevoir que le progrès technique soit orienté vers la libération d’un temps pour la culture plutôt que pour la consommation de nouveaux gadgets.

Aussi, la responsabilité incombe aussi à l’individu qui accepte sa culture. C’est que s’il n’est pas possible de s’abstraire de la société à laquelle on appartient, il est possible de ne pas accepter ce qu’elle propose comme une évidence. Si donc on peut accuser la technique, c’est surtout l’individu qui se refuse à la penser qu’il faut accuser. Car s’il est insuffisant de la considérer comme un simple ensemble de moyens, la prendre pour un être totalement autonome est une autre illusion. Dès lors, on ne peut pas légitimement accuser la seule technique.

 

Disons donc en guise de conclusion qu’au problème de savoir s’il est possible d’accuser la technique, on répond habituellement que c’est impossible parce qu’elle n’est qu’un ensemble de moyens dont il dépend de l’individu de les utiliser pour le bien ou pour le mal. Or à cette réponse si évidente, il faut opposer que la technique appartient essentiellement à l’existence humaine. Si des maux sont par elle rendus possibles, elle peut être accusée. Pourtant, elle n’a pas de véritable autonomie. Dès lors, ce n’est pas seulement elle qu’il faut accuser, mais la culture de la société et celle de l’individu.

À contempler certaines des productions de l’art contemporain ou à déplorer les sommes immenses englouties par le passé dans de splendides monuments au milieu de la plus effroyable misère, on peut se poser la question de savoir si l’art est une activité sérieuse.

C’est qu’en effet, la science nous fait connaître des vérités, les techniques nous sont utiles ; même nuisibles leur sérieux ne paraît pas discutable. L’art quant à lui semble une activité gratuite, bref, un jeu, voire un jeu de dupes. Pourtant, si un simple jeu divertit au sens où il nous fait oublier pour quelque temps notre existence, une comédie de Molière nous fait rire des travers de l’existence humaine. En ce sens l’art semble une activité sérieuse. C’est pourquoi on peut se demander s’il y a un sens à définir l’art comme une activité sérieuse.

 

On peut distinguer l’œuvre d’art du jeu en ce sens que la première demeure d’une façon ou d’une autre. Certes, l’exécution d’une pièce de théâtre, d’un morceau de musique ou d’une danse se rapproche du jeu. Toutefois, la pièce, le morceau ou la chorégraphie peuvent demeurer et constitue l’œuvre. Alors qu’une partie de cartes ou un match de football a définitivement disparu. En ce sens l’art semble plutôt une activité sérieuse comme Alain le soutenait dans Les idées et les âges.

Mais il faut distinguer l’œuvre d’art des objets techniques. Ceux-ci sont utiles. Ils servent. Ce qu’ils produisent peut se consommer. Le couteau qui sert à couper s’use. Le pain disparaît dans la consommation. L’œuvre d’art quant à elle est faite pour être contemplée. Cela implique que l’homme lui trouve un intérêt. On peut alors penser avec Hegel dans son Esthétique, que l’œuvre d’art permet à l’homme d’objectiver ce qu’il est. En voyant Le Cid (1636) de Corneille (1606-1684), j’apprends qu’il y a dans l’existence des choix cruels entre le devoir et l’amour par exemple. Une grande œuvre demeure parce qu’elle dit quelque chose de l’homme.

Toutefois, s’il s’agit de connaître, il paraît préférable de s’adresser à une connaissance et chaque artiste semble montrer un point de vue plus personnel qu’objectif. Dès lors, croire que l’œuvre d’art instruit n’est-il pas une illusion ? L’art n’est-il pas une activité sérieuse qu’en apparence ?

 

En effet, si on part de l’idée que l’art représente la réalité, force est alors d’admettre selon La république de Platon qu’il ne peut représenter le réel à proprement parler mais seulement son apparence. Un tableau me montre seulement l’aspect visuel et dans une seule position d’un modèle. Un morceau de musique qui m’émeut me donne l’apparence d’un sentiment et non le sentiment réel.

Dès lors, l’œuvre d’art est tributaire des idées de l’artiste. S’il est ignorant, il n’est alors qu’un illusionniste. Et si Platon pense que tous les artistes sont des illusionnistes, c’est parce que dans les récits notamment, les poètes représentent tous les métiers, toutes les activités humaines comme s’ils les connaissaient. Aussi l’art ne peut être une activité sérieuse pour qui a des connaissances.

Toutefois cette critique de l’art laisse de côté l’intérêt universel pour l’art qu’on trouve dans toutes les cultures et depuis la préhistoire. Car, ce n’est pas la copie qui nous intéresse dans l’art. N’est-ce pas plutôt la beauté ?

 

En effet, le propre d’une œuvre d’art comme Alain le dit avec raison dans Les idées et les âges (1927), c’est d’être une fin et non de servir. C’est en ce sens qu’elle est proche de l’activité technique tout en s’en distinguant. Si donc elle est une fin, elle ne peut servir d’instrument de connaissance. C’est pour cela que des œuvres peuvent nous toucher sans qu’elles disent quoi que ce soit. C’est le cas notamment de l’architecture ou de la musique. Une belle cathédrale peut être admirée même de celui qui n’est pas religieux ou qui est d’une autre religion. Certes, elle exprime aussi certaines idées mais ce ne sont pas les idées qui font sa beauté.

Ce n’est même pas la relation entre les idées exprimées et le matériau mis en œuvre qui fait la beauté. Car on peut ne pas comprendre ou comprendre autrement une œuvre d’art et la trouver belle. Elle se donne donc dans une évidence qui fait sa beauté, qui touche et qui transporte l’homme hors du sérieux de la vie comme de sa futilité. Elle lui donne à penser le sérieux de ce qui est une fin et qui n’est pas qu’utile.

 

Disons donc pour conclure que le problème était de savoir s’il y a un sens à penser que l’art est une activité sérieuse. L’œuvre d’art n’est pas un jeu. Mais elle n’est pas une connaissance. C’est pourquoi on ne peut la penser comme une activité sérieuse que si on conçoit l’œuvre d’art comme une fin, c’est-à-dire comme ce qui se donne hors de tout usage à la contemplation de sa beauté.

Intuition

 

Dans le langage courant on entend plus ou moins par intuition un vague pressentiment de ce qui va arriver. C’est en ce sens qu’on parle d’intuition féminine en sous-entendant qu’elle s’oppose à l’intelligence masculine. Dans ce cas on a tendance à ramener – à tort – les femmes à une certaine animalité puisque l’intuition se rapproche de l’instinct qu’on attribue aux animaux. À l’inverse, on attribue à certains une intuition d’origine surnaturelle ou métaphysique. L’intuition apparaît alors comme la faculté du génie créateur qui voie dans les limbes de l’Être. Or, l’intuition n’est connue en sa validité que par celui qui intuitionne. On peut douter de la validité d’une telle prétention.

Dès lors, on peut légitimement se demander si une telle notion est justifiée et si non s’il est possible de s’en passer.

 

On peut dire que l’intuition en général désigne un mode de connaissance immédiate, soit de la vérité, soit du bien ou du juste par opposition à la raison qui procède par inférence, qui consiste à admettre une proposition en vertu d’au moins une autre proposition admise ou supposée.

Intuition provient étymologiquement du latin comme on le voit chez Descartes qui souligne qu’il use du terme de façon nouvelle dans la troisième de ses Règles pour la direction de l’esprit. Le terme renvoie au fait de voir qui a la réputation d’être immédiat.

L’intuition désigne également le résultat de l’acte d’intuitionner. On dira de quelqu’un qu’il a eu une intuition pour désigner le résultat de la mise en œuvre de cette faculté. Comment justifier un tel mode de saisie immédiate du réel, de vrai ou du bien ?

La notion d’intuition se justifie en général par la nécessité d’un point de départ. En effet, toute inférence de la raison repose sur des propositions qui elle-même ne peuvent être inférées sous peine de tomber dans une régression infinie. Dès lors, il faut bien connaître immédiatement les premiers principes, c’est-à-dire les premières propositions vraies. C’est en ce sens qu’il est possible de parler d’intuition en morale ou d’user de la notion de conscience morale (anglais “conscience” allemand “ Gewissen”) entendue comme « un principe inné de justice et de vertu » comme on le voit dans la célèbre apostrophe du vicaire savoyard dans le livre IV de l’Émile de Rousseau : « Conscience, conscience, instinct divin … ».

Comment alors concevoir cette prétendue connaissance immédiate ?

 

On peut la concevoir de deux façons. Soit on pose qu’il y a une intuition intellectuelle, c’est-à-dire que la raison ou l’entendement n’est pas seulement la faculté d’inférer mais également d’appréhender le vrai, voire d’assurer l’inférence elle-même. C’est ainsi que Descartes dans les Règles pour la direction de l’esprit justifie l’intuition comme nécessaire pour la déduction elle-même, soit l’inférence valide. En effet, non seulement les premières propositions, argumente-t-il, ont besoin d’être immédiatement connus, mais le passage aux suivantes doit être immédiatement saisi.

Mais comme l’intuition intellectuelle ne peut sans absurdité se démontrer puisqu’elle reposerait sur l’inférence, sa position repose sur un acte d’intuition. Ainsi l’intuition trouve chez Descartes son acte de validation dans le fameux « je pense, donc je suis » (« cogito, ergo sum » dans la version latine des Principes de la philosophie). L’intuition ne vaut donc que ce que vaut le premier principe posé. Elle ne vaut que ce que vaut le doute méthodique sur lequel finalement elle repose.

Soit on pose qu’il n’y a d’intuition que sensible comme le fait Kant dans la Critique de la raison pure. Il faut alors démontrer que l’idée d’une intuition intellectuelle n’est qu’une illusion de la raison due à la transformation en substance d’une simple exigence logique, à savoir que toute pensée repose sur le sujet abstrait et universel, « je pense ».

Mais la démonstration ne vaut que ce que valent les principes choisis. On objectera à Kant en revenant à Descartes que le « je pense » ou « cogito » est bien un principe absolu. C’est notamment ce que fait Sartre dans L’existentialisme est un humanisme. Et les partisans de l’intuition intellectuelle auront le beau rôle de dénoncer le cercle plus ou moins long de la négation de leur chère faculté.

Peut-on alors se passer et comment d’une faculté de connaissance immédiate de la vérité dont l’immédiateté est tellement évidente qu’elle ne saute aux yeux que de ceux qui prétendent qu’elle existe ?

 

On peut opposer aux conceptions intuitionnistes qu’il faut distinguer entre le sentiment de l’immédiat qui peut justifier partiellement l’usage du terme intuition et la réalité de l’immédiat. L’habitude, la culture conduit à saisir comme immédiat ce qui résulte d’inférences à nous inaperçues. Loin d’être immédiate l’intuition sensible s’insère dans une perception qui elle-même se situe toujours dans un horizon culturel déterminé. Le chêne de Dodone des Anciens où ils entendaient l’oracle de Zeus ne ressemble pas aux chênes de l’industrie forestière moderne. Le cogito que personne n’a aperçu avant Descartes ou la prétendue intuition sensible de Kant ne sont-ils pas finalement des conceptions hautement élaborées ?

S’il n’y a pas d’intuitions, comment pouvoir commencer ? Il reste à commencer avec des hypothèses au sens étymologique, c’est-à-dire des propositions qui servent de base aux inférences mais dont on ne prétend pas qu’elles sont des vérités éternelles mystérieusement découvertes. Dès lors, la notion d’intuition peut être abandonnée et avec elle une mystérieuse faculté qui nous permettrait de lire immédiatement la réalité, mystérieuse faculté qui a peut-être un sens pour les religieux ou les mystiques.

 

Pascal ne faisait-il pas reposer sa notion de cœur (Pensées, fragment 101 de l’édition Le Guern) entendu comme le sentiment ou l’instinct des premiers principes sur la foi de la folie de la croix ? En un mot, la notion d’intuition semble n’avoir de sens que surnaturel.

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