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On exige de respecter autrui. Non seulement il est mon égal, mais il a une valeur morale. Il n’est pas une simple chose. Dès lors, le mépris, c’est-à-dire le fait de traiter autrui comme inférieur, indigne, est une attitude fondamentalement immorale.

Toutefois, comment ne pas mépriser l’assassin, le violeur d’enfant, bref, celui dont la vie est indigne de toute humanité ?

On peut donc se demander s’il est vraiment immoral de mépriser autrui ou bien si au contraire il n’est pas moral à certaines conditions et lesquelles de le mépriser.

 

Mépriser, c’est non seulement tenir l’autre pour inférieur, mais également le traiter comme tel. C’est le cas dans la vie sociale entre individus de classes ou d’ordre différents. Pour marquer la supériorité d’une classe sur une autre et donc de certains individus sur d’autres, les premiers traitent les seconds en inférieurs. Ainsi le marquis de Rohan fit-il bastonner Voltaire, manifestation réelle de mépris. Par contre, le jugement de Voltaire sur lui exprimait un mépris mais non un mépris réel. On peut toujours penser qu’on méprise quelqu’un qui vous domine : le mépris est un acte.

Or, entendu en ce sens, il est clair que le mépris n’a aucun fondement d’un point de vue moral. Il s’en tient simplement aux préjugés sociaux. Autrui ne mérite en aucune façon d’être méprisé. Suis-je esclave à Rome, Aïnous au Japon ou Juif dans le ghetto de Venise, dans tous les cas, je n’en suis pas responsable. Mieux, ma valeur morale n’est pas en cause. C’est pour cela que le mépris social n’est fondamentalement pas moral. Il n’a pour fonction que de maintenir un certain ordre social. Le criminel est-il de haute classe, il a droit à des égards. Ainsi la décapitation était-elle réservée aux nobles sous l’Ancien régime comme peine noble. Autrement dit, le noble criminel n’était pas méprisé. C’est dire que le mépris ne tient qu’à la valeur sociale de l’individu et n’est absolument pas moral.

Le mépris de l’individu à cause de sa place dans la société est immoral en ce sens qu’il repose sur le refus d’accorder à autrui la valeur qui est la sienne. C’est que les classes sociales méprisées, les peuples qui le sont, ne le sont qu’en tant qu’on nie la valeur morale de chaque individu qui appartienne à ce peuple. Ce n’est pas pour rien qu’à la veille de la révolution, Figaro, le personnage de la pièce éponyme de Beaumarchais, dénonce la prétention des nobles de ce qui deviendra l’Ancien régime, à s’attribuer une valeur qui leur viendrait de la naissance. La vérité de la pièce se manifeste par le fait qu’elle fut applaudie par cette noblesse qui en fit le succès, noblesse qui n’était plus convaincue de sa supposée valeur.

Toutefois, un individu peut avoir une façon d’être qui justifie qu’il soit méprisé, car, il est clair qu’il serait pour le moins paradoxal qu’on respecte qui se montre méprisable. Dès lors, ne peut-on pas considérer qu’il n’est pas immoral de mépriser autrui s’il est méprisable ?

 

En effet, qui n’agit pas moralement manifeste une certaine indignité. Ainsi le Sganarelle du Don Juan (1665) de Molière (1622-1673) ne mérite-t-il pas des coups de bâton étant donné la servilité dont il fait preuve ? Il y a bien une différence de classe entre Don Juan qui manifeste une certaine grandeur et Sganarelle, couard et qui imite les travers de son maître comme lorsqu’il montre qu’il a fait des dettes qu’il ne rembourse pas auprès de Monsieur Dimanche. Bref, il semble donc qu’il ne soit pas immoral de mépriser autrui lorsqu’il ne se montre pas à la hauteur exigé par le respect de soi.

C’est qu’en effet la morale exige qu’autrui soit respecté mais pour cela, encore faut-il qu’autrui se montre comme tel. On peut donc avec Hegel, tel qu’il l’a montré dans sa Propédeutique philosophique, considéré que chaque sujet doit être reconnu par autrui et donc se faire reconnaître comme sujet. C’est ce qui rend possible une lutte pour la reconnaissance, c’est-à-dire une lutte où, chacun mettant sa vie en jeu, veut montrer à l’autre qu’il est libre. Aussi celui qui réussit à dominer l’autre ne peut pas ne pas le mépriser, c’est-à-dire le traiter comme incapable d’être le sujet qu’il prétend être et être au contraire respecter par l’autre en tant qu’il se montre le maître. Même la bienfaisance, la magnanimité, la libéralité sont des formes de mépris des autres. Alexandre le grand versant l’eau qu’on lui donnait dans le désert montrait sa grandeur d’âme mais également manifestait le mépris pour ceux de ses hommes qui ne montraient pas leur maîtrise de leurs besoins. Mais dira-t-on, ne doit-on pas respect à ceux qui se conduisent mal ou qui ne sont pas à la hauteur ?

Si tel était le cas, il faudrait donc traiter de la même manière celui qui est digne et celui qui est indigne, celui qui se respecte et celui qui s’enfonce dans la veulerie. C’est précisément ce qui serait immoral. Dès lors, sans aller jusqu’à soutenir qu’il est moral de mépriser autrui, on peut dire que ce n’est pas immoral, en disant que ce mépris, c’est-à-dire la manifestation du fait qu’on tient autrui pour indigne est justifié lorsque c’est le cas. Le mépris que la profession de bourreau impliquait se justifiait par le métier somme toute peu moral que celui de tuer qui ne peut se défendre alors que le toréador est quant à lui honoré lorsqu’on pense qu’il risque sa vie.

Toutefois, mépriser, c’est ne pas tenir autrui pour autrui et par conséquent rendre impossible la reconnaissance mutuelle qui est la condition de la vie morale. De sorte qu’en méprisant autrui, on ne montre en aucune façon qu’on est soi-même digne de respect. Or comment ne pas mépriser autrui s’il est méprisable ?

 

Mépriser, c’est toujours agir de façon à faire sentir à autrui son infériorité. C’est exiger de lui qu’il agisse en inférieur. Par exemple, les Spartiates interdisaient à leurs esclaves, les hilotes, de les regarder : ils devaient garder la tête baissée. Mépriser, c’est donc chercher à ce qu’autrui se montre inférieur. Et en se montrant inférieur, autrui se mésestime. Il perd toute confiance en lui. Et ainsi, il ne peut agir en pleine possessions de ses moyens. Autrement dit, mépriser, c’est diminuer la capacité d’agir d’autrui.

Or, l’immoralité consiste justement à ne pas traiter autrui comme tel. Dès lors, c’est en ce sens que mépriser est immoral. En effet, mépriser, c’est porter atteinte à la capacité d’autrui d’agir moralement. C’est le réduire à un état inférieur à l’état humain. C’est pour cela que l’insulte qui consiste à blesser autrui en lui déniant l’humanité est une forme de mépris. Quoique autrui ait fait par ailleurs, le mépriser ce n’est pas le punir, c’est le rendre impuissant moralement.

En effet, qui a mal agi, le criminel, peut être puni mais même dans ce cas, il doit être respecté. Ou plutôt, la punition véritable implique le respect de celui qu’on punit puisqu’il s’agit de lui donner ce qu’il mérite, même si ce don paraît négatif et de le considérer comme un sujet responsable. Toute forme de mépris dans la punition, c’est-à-dire d’abaissement et de réduction à l’impuissance, va à l’encontre de cette exigence. C’est pourquoi l’homme qui s’est montré indigne ne doit pas être méprisé. Le respecter, c’est justement lui permettre de retrouver le chemin de l’exigence morale.

En effet, mépriser autrui, quoiqu’il ait fait, c’est rendre impossible l’égalité entre moi et autrui qui est la condition de la vie morale. Car, la reconnaissance pour être complète, exige que l’autre et moi-même soyons à égalité. En le méprisant je nie qu’il puisse agir comme un autre moi-même. J’empêche ainsi une relation morale entre lui et moi. Et je dégrade mon propre être.

 

Bref, le problème était de savoir s’il est moral de mépriser autrui. En tant que le mépris est l’attitude des individus des classes sociales dominantes ou qu’il est subi selon les préjugés sociaux, mépriser est immoral. Par contre, il peut sembler qu’il n’est pas immoral pour qui ne manifeste pas la dignité de l’humain. Toutefois, le mépris n’est pas une vraie reconnaissance puisqu’il dénie à l’autre la possibilité d’agir moralement, voire de retrouver la voie de la moralité.

On admet généralement que la liberté est une donnée de la nature humaine. Non seulement du point de vue politique comme l’indique les déclarations des droits de l’homme qui se prononcent sur l’innéité et l’inaliénabilité de la liberté, mais également d’un point de vue métaphysique. L’homme comme sujet est libre : c’est ce qui le rend responsable.

Toutefois, on admet tout autant que l’homme doit être éduqué. Sans quoi, il n’est pas véritablement libre mais soumis à ses désirs.

Dès lors, on peut se demander si l’homme peut apprendre à être libre et si oui, comment. Le libre arbitre suffit-il à rendre l’homme libre ? Doit-il manifester pratiquement sa liberté ? Ne lui faut-il pas découvrir les causes qui le déterminent pour se libérer ?

 

Être libre, c’est fondamentalement être capable d’agir de soi-même. Certes, on dit parfois que l’oiseau est libre ou que la rivière dans son lit coule librement. Mais il est clair que l’étourneau, conduit par son instinct à rejoindre un autre continent en fonction de la température, est agi plutôt qu’il n’agit comme Thomas d’Aquin dans la Somme théologique l’indiquait. C’est pourquoi aucun animal n’est vraiment libre. Aussi la liberté est-elle plutôt libre arbitre, c’est-à-dire choix sans être déterminé par des causes extérieures ou intérieures.

Or, le libre arbitre ne s’apprend pas. On le possède ou pas. Lorsque Descartes par exemple veut prouver que nous sommes doués de libre arbitre dans les Principes de la philosophie, il s’appuie sur le fait que pour douter de façon méthodique qui consiste à rejeter tout ce qui semble douteux, il faut résister à ses représentations que l’on admettait vraies, ce qui révèle le libre arbitre. Il est donc la condition de toute réflexion, de toute pensée et aussi de toute action. Mieux, il faut être libre pour apprendre de sorte qu’on ne peut apprendre à être libre.

Cette liberté native n’exige aucun apprentissage, aucune éducation puisqu’elle consiste dans la pure capacité de choix. Je puis apprendre pour mieux connaître le monde naturel ou social. J’agirais alors en connaissance de cause. On peut admettre avec Descartes selon la quatrième de ses Méditations métaphysiques que la liberté admet des degrés en fonction des connaissances. Plus je connais et plus je suis libre. Mais je n’apprends pas à être libre. C’est pour cela que Descartes peut préciser dans sa Lettre au père Mesland du 9 février 1645 que notre liberté nous permet d’agir contre l’évidence. Autrement dit, la connaissance incline l’action mais ne la détermine pas.

Cependant, l’affirmation du libre arbitre reste abstraite. Car, encore faut-il pour être libre que mon choix soit celui de la liberté et non de la servitude. Dès lors, le sujet ne doit-il pas apprendre à être véritablement libre, c’est-à-dire à se déterminer pour la liberté véritable ? Comment peut-il alors l’apprendre ?

 

Le sujet doit apprendre à être libre en ce sens qu’il doit prouver à autrui pour se savoir libre qu’il l’est, c’est-à-dire qu’il a une liberté concrète mais non une liberté abstraite. Par liberté abstraite, il faut entendre le choix qu’est le libre arbitre. Par liberté concrète, il faut entendre l’adéquation du choix avec le fait d’être un sujet libre. Or, la conscience d’être libre ne suffit pas puisque la simple affirmation de la liberté n’est pas encore la liberté.

C’est pour cela que Hegel, notamment dans Propédeutique philosophique, soutient que le sujet pour être véritablement lui-même, c’est-à-dire un être libre, doit être reconnu par l’autre. Et cette reconnaissance n’est possible que si chacun des sujets montre à l’autre qu’il tient plus à sa liberté qu’à sa vie. Dans la lutte pour la reconnaissance qui s’ensuit, il apparaît que le sujet qui a préféré la liberté à la vie se sait libre alors que celui qui a préféré la vie à la liberté se sait non libre. C’est donc l’action en tant qu’elle implique qu’autrui nous reconnaisse qui nous permet de nous apprendre qu’on est libre ou non. Pour le dire comme Axel Honneth (né en 1949), la reconnaissance précède la connaissance.

Et c’est non seulement cette action, mais également notre relation avec les choses. Car, le serviteur, dans la crainte où il est de son maître, travaille. Dès lors, non seulement il doit apprendre à différer la réalisation de ses désirs, ce qu’on peut appeler volonté, mais il réalise dans les choses une forme qui vient de lui et s’apprend ainsi à lui-même un pouvoir de réaliser ce qu’il veut. Dès lors, il acquiert la condition de la vraie liberté qui n’est pas seulement de commander, mais également d’être capable d’obéir à lui-même. C’est pour cela que Hegel peut faire remarquer que sur le plan politique il en va de même. La tyrannie de Pisistrate a permis d’apprendre aux Athéniens d’obéir aux lois que Solon leur avait données. La démocratie, régime de liberté, n’a de sens qu’avec la vraie liberté, qui est l’obéissance volontaire aux lois, ou autonomie et qui n’a rien à voir avec le fait de se soumettre servilement à l’autorité de peur des conséquences.

Cependant, il revient à chacun de choisir ou non ce qui va lui permettre d’apprendre de sorte qu’il y a une contradiction à penser que la liberté réside quant au fond en un choix et qu’elle s’apprend. Dès lors, ne faut-il pas penser que la liberté ne réside pas dans le choix et que c’est pour cela qu’elle s’apprend.

 

En effet, apprendre, c’est savoir que faire et comment faire. Et être libre, c’est agir en connaissance de cause. Platon, au début du livre VII de La République, l’illustre dans son allégorie de la caverne. Il y représente des hommes enchaînés qui regardent un mur où défilent des ombres d’objets qui passent derrière eux portés par des hommes qui parlent entre eux et qu’éclaire un feu placé sur une hauteur. Ceux-ci croient avoir affaire à la réalité en quoi ils se trompent. L’un d’eux est libéré et après maintes tribulations finit par sortir de la caverne et à découvrir la réalité. Il tentera de libérer ces anciens compagnons. Platon nous représente ainsi qu’il n’y a de liberté que dans et par la connaissance de sorte qu’apprendre à être libre est nécessaire.

Cette liberté n’est pas le libre arbitre, c’est l’action qui émane de l’individu. Et elle n’est possible que si on sait ce qui nous fait agir. On peut donc dire avec Spinoza que non seulement, il faut tenir le libre arbitre pour une erreur, mais qu’il faut s’en libérer comme il l’indique dans la Lettre 58 à Schuller. Une pierre qui roule qui serait douée de conscience croirait agir librement parce qu’elle ne connaît pas les lois qui la déterminent. En sachant qu’il y a des causes qui agissent sur nous, on est susceptible d’agir sur elles et ainsi d’obtenir ce qu’on veut.

On peut dire que c’est là le sens de la cure psychanalytique. Lorsqu’un individu n’arrive pas à comprendre ce qui lui arrive comme cette dame qui courrait de sa chambre à son salon sans savoir pourquoi dont le cas est relaté par Freud au chapitre 17 de son Introduction à la psychanalyse, c’est qu’il y a des causes inconscientes qui la font être ainsi agi. Lorsqu’elle découvre qu’elle revit une nuit de noces ratée, elle peut alors se libérer de cette action compulsive. C’est en ce sens qu’il faut apprendre à être libre dans la mesure où il n’y a de liberté que dans la libération.

 

Bref, le problème était de savoir s’il était possible d’apprendre à être libre. Il est apparu que si on entend par liberté le libre arbitre, dès lors, il est strictement impossible d’apprendre à être libre puisque c’est au contraire la liberté qui permet d’apprendre. Toutefois, cette définition est apparue abstraite. Le sujet doit apprendre s’il est libre ou non en se faisant reconnaître par les autres sujets. C’est donc en agissant qu’il s’apprend à lui-même s’il est libre ou soumis. Cependant, même reconnu, le sujet peut être agi sans le savoir. C’est pourquoi il lui faut bien plutôt pour apprendre à être libre apprendre les déterminismes qui pèsent sur lui et donc se libérer d’abord de l’idée de libre arbitre. Autrement dit, c’est bien en apprenant que le sujet se libère et devient libre.

 

« Je dois le faire quoiqu’il m’en coûte », « noblesse oblige », ces expressions indiquent que la morale nous paraît liée à la notion d’obligation.

En effet, qui dit morale, dit devoir et donc obligation puisqu’il faut faire ce qu’on n’a pas envie de faire. En ce sens la notion d’obligation semble indispensable à la morale.

Toutefois, lorsque ce que je fais est bien, mon action reste morale même si je ne me suis pas senti obligé.

Dès lors, on peut se demander si la notion d’obligation est vraiment indispensable à la morale ou bien s’il est possible et comment de penser une morale sans obligation.

 

Il n’y a pas de morale sans obligation si la morale désigne les règles que chaque société impose pour persévérer dans son être. En effet, la morale prescrit ou interdit. Elle interdit ce qu’on désire faire et qui va à l’encontre de l’exigence sociale. Elle prescrit ce que l’on ne désire pas faire. Or, il paraît absurde de se prescrire à soi-même ce qui s’oppose à soi. Bref, les prescriptions morales sont des obligations en ce sens qu’elles proviennent de la société dans laquelle l’individu vit, prescriptions nécessaires pour que la société existe. En effet, si chacun suivait son désir, il n’y aurait pas de société mais la guerre.

En outre, les prescriptions morales sont des obligations en ce sens qu’elles s’opposent au désir. En effet, aucun homme spontanément ne va éviter de prendre ce qui est à autrui. C’est pour cela qu’il faut lui interdire : et c’est proprement l’obligation. Freud disait bien dans Totem et Tabou que là où il y a un interdit, il y a un désir et l’on peut dire que même les prescriptions positives sont des interdictions de suivre son désir. Ainsi faut-il prescrire d’aider son prochain car sinon le désir nous conduit plutôt à le laisser dans la détresse par indifférence ou jalousie.

Les obligations se distinguent aussi des contraintes, notamment physiques, en ce sens qu’on peut les transgresser. En effet, les éléments naturels, voire les faits sociaux nous contraignent. Je dois tenir compte des forces physiques. Et s’il y a une crise économique, me voilà soumis dans mes richesses. Par contre, il dépend de moi de remplir ou non mes obligations. Et c’est pour cela que les punitions que la société propose ne suffisent pas pour faire obéir. Aussi toute société inculque-t-elle ses valeurs à travers l’éducation. Ce sont les coutumes à la racine de la conscience morale selon Montaigne dans les Essais.

Toutefois, la morale sociale n’est pas une véritable morale car elle n’est pas choisie. Le sujet est ignorant des raisons qui le poussent à considérer que ce qu’il fait est bien et il respecte moins des obligations considérées comme telles qu’il ne suit des habitudes. Dès lors, ne faut-il pas penser que la morale véritable exclut l’obligation ? Ou bien l’obligation morale ne doit-elle pas se distinguer radicalement de l’obligation sociale ?

 

Il n’y a pas de morale sans obligation parce que le sujet est aussi un être de désir et non seulement un être doué de raison. Mais cela ne veut pas dire que l’obligation lui vient du dehors. Car, il est vrai que la morale exige deux conditions qui sont qu’il faut que le sujet agisse pour le bien et non par intérêt et qu’il le choisisse sans tenir compte des conséquences. C’est la raison pour laquelle qui suit des règles par peur des sanctions n’agit pas moralement. Autrement dit, l’obligation morale émane du sujet. Elle émane de sa raison qui lui dit de faire ce qui est bien.

Or, en tant qu’être de désir, l’homme ne suit pas spontanément ce qu’il doit faire. C’est pour cela que le choix à faire apparaît négatif pour le sujet. Il lui faut faire un effort sur lui-même et en ce sens, il s’oblige. Ce n’est pas pour rien que les prescriptions morales ne plaisent pas : elles heurtent le désir. Un homme qui serait capable de faire uniquement le Bien serait Dieu ou au moins un saint.

Et la différence entre l’obligation et la contrainte se situe en ce que la première est choisie alors que la seconde s’impose à nous de l’extérieur. C’est pour cela que les obligations sociales sont finalement plutôt des contraintes. L’obligation morale quant à elle se présente comme une exigence qui provient du sujet lui-même et qui le constitue comme sujet. On peut avec Rousseau dans la « Profession de foi du vicaire savoyard » qui se situe dans le livre IV de l’Émile la nommer conscience morale. Elle apparaît comme constitutive du caractère universel de la morale et qui nous fait reconnaître la valeur des actes quelles que soient les sociétés.

Cependant, l’opposition du désir et de la morale présuppose un commandement extérieur. Car, ce qui m’oblige, c’est un bien qui n’est pas mon désir singulier mais une exigence universelle qui n’appartient à personne en propre. Et même, ce bien s’oppose à mon désir, c’est-à-dire finalement à moi-même. Dès lors, ne peut-on pas penser que la notion d’obligation n’est pas indispensable à la morale ? Qu’entendre alors par morale ?

 

La morale véritable est l’expression de ce qui permet à l’individu de s’épanouir, d’atteindre un bien qui soit le sien. En effet, le terme est d’origine latine (moralis). C’est un néologisme créé par Cicéron comme il l’indique dans son traité, Du destin (De fato), pour traduire le terme grec “éthikos” qui lui-même désignait la réflexion des philosophes sur ce qui permet d’obtenir le bonheur. Or, si une telle réflexion est nécessaire c’est que les hommes se trompent ou sont trompés par de fausses idées et de fausses sollicitations, y compris par les exigences sociales.

Ainsi, lorsqu’il conçoit la morale, Épicure lui assigne le plaisir comme but parce que le bien que recherchent tous les hommes est le bonheur. Mais un tel but exige de ne pas choisir n’importe quel plaisir. Certains plaisirs expliquent-ils dans la Lettre à Ménécée, qui sont bons en eux-mêmes ont de mauvaises conséquences. Il faut les éviter comme il faut choisir certaines douleurs d’où il résulte des plaisirs. C’est à la raison qui doit choisir et aller à l’encontre des mauvaises habitudes. Épicure peut alors soutenir qu’il faut changer d’habitudes. Par exemple, il faut s’habituer de vivre de peu pour se libérer de la fortune et des vains désirs impossibles à satisfaire parce que l’objet qui est le leur est illimité. De même, le sujet doit respecter les obligations sociales non parce qu’elles sont des obligations, mais parce qu’il comprend que c’est mieux pour lui. La recherche du bonheur implique donc les vertus tant prisées d’honnêteté et de justice. Mais dira-t-on, où est la morale si on fait ce qui nous plaît ?

Il y a bien morale en ce sens d’une part que le sujet agit à partir d’une réflexion sur le bien. C’est donc lui qui fixe les règles de son action. Sauf que ses règles ne sont pas des obligations en ce sens qu’elles ne s’opposent pas à son désir mais en exprime au contraire l’exigence. En outre, il y a bien dans le sujet une lutte. Mais il doit lutter contre les fausses sollicitations et là se situe son effort. Lorsqu’il réussit, il n’y a plus d’efforts. Il n’y a pas d’obligations dans tous les cas. En effet, celles-ci n’existent que pour l’individu qui a des désirs contraires aux prescriptions soit qui lui sont imposés ou qu’il croit lui être imposés, soit qu’il croit s’imposer. Pour qui fait de son bonheur qui n’exclut pas celui des autres la fin de l’existence, aucune prescription ne s’impose de quelque manière que ce soit.

 

En un mot, le problème était de savoir si la notion d’obligation est indispensable à la morale. Il semblait qu’elle était indispensable pour penser les morales sociales. Toutefois, celles-ci sont plutôt des systèmes de contraintes. La vraie morale exige la liberté. La notion d’obligation semble indispensable parce que l’homme est un être de désir. Cependant l’obligation suppose un sujet déchiré entre une mystérieuse exigence universelle et un être de désir. Si donc on pense la morale comme la réflexion nécessaire sur le bien de l’individu, c’est-à-dire sur le bonheur, alors ses prescriptions ne sont pas des obligations, mais les conseils nécessaires, voire suffisants, pour atteindre la plénitude du désir.

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