Sujet et corrigé : expliquer un texte de Sartre extrait de "L'imaginaire" sur la pensée et la perception.

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

Dans la perception j’observe les objets. Il faut entendre par là que l’objet, quoiqu’il entre tout entier dans ma perception, ne m’est jamais donné que d’un côté à la fois. On connaît l’exemple du cube : je ne puis savoir que c’est un cube tant que je n’ai pas appréhendé ses six faces ; je puis à la rigueur en voir trois à la fois, mais jamais plus. Il faut donc que je les appréhende successivement. Et lorsque je passe, par exemple, de l’appréhension des faces ABC à celle des faces BCD, il reste toujours une possibilité pour que la face A se soit anéantie durant mon changement de position. L’existence du cube demeurera donc douteuse. En même temps, nous devons remarquer que lorsque je vois trois faces du cube à la fois, ces trois faces ne se présentent jamais à moi comme des carrés : leurs lignes s’aplatissent, leurs angles deviennent obtus, et je dois reconstituer leur nature de carrés à partir des apparences de ma perception.

On doit apprendre les objets, c’est-à-dire multiplier sur eux les points de vue possibles. L’objet lui-même est la synthèse de toutes ces apparitions. Lorsque, par contre, je pense au cube par un concept, je pense ses six côtés et ses huit angles à la fois ; je pense que ses angles sont droits, ses côtés carrés. Je suis au centre de mon idée, je la saisis tout entière d’un coup. Cela ne veut naturellement pas dire que mon idée n’ait pas besoin de se compléter par un progrès infini. Mais je puis penser les essences en un seul acte de conscience ; je n’ai pas à rétablir d’apparences, je n’ai pas d’apprentissage à faire. Telle est sans doute la différence la plus nette entre la pensée et la perception.

Sartre, L’imaginaire (1940)

 

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Corrigé

 

De quelque façon qu’on l’analyse, il n’est pas possible que la perception d’un objet soit autre chose qu’une sorte de synthèse puisque les différentes données des sens, voire les représentations s’entremêlent. Or comment s’effectue cette synthèse ? Provient-elle de la perception ou bien pensons-nous pour percevoir ou bien encore y a-t-il une différence de nature entre la perception et la conception ?

Tel est le problème que résout Jean-Paul Sartre dans cet extrait de son œuvre intitulée L’imaginaire. Le philosophe français veut montrer qu’il y a bien une différence de nature ou une solution de continuité entre penser ou concevoir d’un côté et percevoir de l’autre en ce sens que l’un est la saisie immédiate d’une essence là ou l’autre est le long apprentissage de ce qui se donne dans l’objet.

Or, quelque différence qu’il y ait entre les deux, ne faut-il pas concevoir pour pouvoir percevoir ? La perception sans la conception est-elle possible ?

Sartre examine d’abord la perception comme observation de profils divers puis le redressement qu’impliquent ces données avant de distinguer concept et percept.

 

Il est tout à fait remarquable que Sartre commence par relier la perception avec l’observation. C’est qu’en effet, observer, implique de percevoir pour connaître quelque chose. Il inscrit donc la perception dans une visée théorique et non dans une visée pratique comme Bergson le fait, notamment dans le chapitre V de La pensée et le mouvement (1934) intitulé « La perception du changement ». Il précise de façon apparemment contradictoire ce qu’il veut dire par là. L’objet de la perception est tout entier dans la perception, mais il n’est pas donné tout entier mais d’un seul côté à la fois. Or, s’il y a un côté, comment puis-je parler de l’objet tout entier ? N’est-ce pas qu’il faut déjà que j’ai un concept de l’objet pour savoir qu’il s’agit d’un côté qui se donne plutôt qu’un objet tout entier ? On peut de ce point de vue reprendre le début de l’allégorie de la caverne de Platon qui ouvre le livre VII de La République. Les prisonniers qui voient des ombres projetées sur le mur de la caverne où ils sont enchaînés ne voient pas les objets et le feu qui rendent possibles les ombres : aussi prennent-ils celles-ci pour ceux-là. Comment donc peut-on selon Sartre percevoir une partie comme partie sans connaître le tout ?

L’auteur de La Nausée (1938) reprend l’exemple du cube dont il signale le caractère scolaire. Il analyse l’impossibilité que le cube soit donné tout entier dans la perception. En effet, c’est au mieux trois faces du cube qui en compte huit que l’on voit. La première conséquence est que la perception des faces du cube doit être successive. Autrement dit, la perception est nécessairement temporelle, elle prend du temps. Une perception instantanée est nécessairement lacunaire, insuffisante. Ce n’est pas même une perception, à la limite une impression pour parler comme Hume dans l’Enquête sur l’entendement humain (1748) ou une sensation. On peut dire implicitement que la perception présuppose la mémoire. En effet, après avoir vu trois faces puis trois autres, la première face qu’on ne voit plus amène un doute. Que comprendre par là ? Douter, c’est ne pas savoir si ce qu’on se représente est vrai ou faux. Que signifie que l’existence du cube est douteuse ? Si je puis penser que la face A a disparu pendant que je vois les faces BCD du cube, il est clair que je ne puis douter de ces dernières. Dès lors, le doute porte sur l’objet tout entier. Autrement dit, la perception enveloppe toujours avec elle un doute possible quant à l’existence de l’objet entier et non quant à l’existence des données des sens. Or, trois faces seules n’ont guère de sens. De même, comme penser que la face A a disparu. Le doute dont parle Sartre est tout théorique. Dans la vie quotidienne, nous ne doutons jamais réellement de l’existence des faces cachées de l’objet de la perception. On peut donc s’interroger : qu’est-ce qui fait notre certitude ? N’est-ce pas que nous percevons sur la base d’un concept de l’objet, par exemple du concept du cube qui enveloppe six faces ?

Reste que ce doute qu’introduit Sartre n’a de sens que parce qu’il rattache la perception à la connaissance. Dans la pratique où elle s’insère, la perception ne donne jamais lieu à un tel doute. Ou plutôt, c’est l’échec de l’action qui conduit à remettre en cause la perception. Tant que l’action réussie, l’objet de la perception se donne bien tout entier.

Or, la perception est bien loin de nous donner des éléments de type conceptuels. Car, les apparences perçues ne sont absolument pas les réalités de l’objet. Dès lors, la perception n’est-elle pas une sorte de théâtre d’ombres ou bien exige-t-elle quelque chose comme un apprentissage ?

 

En effet, le deuxième point que Sartre examine concerne les apparences qui appartiennent à la perception. Pour cela, il reprend l’exemple du cube. Il note que c’est dans la même perception que se situe le fait que les quelques faces du cube qui se montrent ne présentent pas de « vrais » carrés. De même, les angles ne sont pas des angles droits. Dès lors, on pourrait penser que c’est la conception du carré, voire la perception purement intelligible du « carré en soi », du « cube en soi » pour parler comme Platon dans le livre V de La République qui permet de comprendre que le cube perçu n’est qu’une apparence de cube et que ses faces, ses angles, ne sont que des apparences de faces et d’angles de cube. Autrement dit, la perception sensible reposerait sur la conception ou sur une perception de l’intelligible. C’est que Sartre parle bien de reconstituer « leur nature de carrés ». Or, par nature, on entend justement ce qui fait l’essence d’une chose, essence qu’on ne peut que penser, qu’on conçoive la dite essence comme le fruit de l’esprit ou qu’on admette avec Platon ou Plotin qu’elle appartient à un « monde intelligible ».

Mais Sartre ne dit nullement qu’il faut posséder le concept pour percevoir. Il laisse donc entendre que c’est sur la base des apparences de carrés que je vais en direction des carrés que constitue le cube. Il faut donc aussi qu’il y ait des carrés dans les apparences elles-mêmes. Et c’est ce qu’on voit en quelque sorte sur une face. C’est elle qui permet de penser que les autres faces sont des apparences. C’est que s’il n’y avait pas dans l’objet perçu lui-même l’élément nécessaire pour le reconstituer, comment le concept pourrait-il le permettre ? Il faudrait que celui-ci soit la cause des apparences. Et même dans ce cas, seule la connaissance permettrait de le reconnaître. Dès lors, il faut donc admettre que l’objet de la perception se constitue indépendamment du concept. Comment ?

Sartre précise que c’est par apprentissage. Et cet apprentissage consiste à multiplier les points de vue possibles. On retrouve donc le thème de l’observation, c’est-à-dire d’une perception attentive ou plutôt, il n’y a de perception qu’attentive. Mais l’attention n’est pas tant ici la fixation de l’esprit sur des caractères intelligibles que la multiplication des points de vue afin d’effectuer la correction nécessaire. C’est la multiplication des points de vue sur le cube qui conduit à l’idée qu’il a six faces qui sont des carrés. Dès lors, la perception a affaire à un objet qui n’est rien d’autre que la synthèse des apparitions. Il faut comprendre par synthèse ce qui est posé avec. Autrement dit, les différents points de vue se lient et l’objet n’est que la liaison entre les différentes apparitions. En préférant apparition à apparence, Sartre met en lumière que la perception a affaire à du donné car l’apparition se montre à moi : elle n’est pas le résultat de mon activité. En outre, il laisse aussi entendre qu’il n’y a pas derrière les apparitions un objet qui en serait indépendant. L’objet de la perception ne peut en être séparé : il n’est pas « en soi ». Toujours est-il que si l’objet possède une unité, ce ne peut être parce que mystérieusement les apparitions se fondraient en une unité. C’est l’action qui donne à l’objet son unité. Un pur esprit contemplatif ne distinguerait aucun objet à proprement parler.

Or, faut-il penser que l’on va de la perception à la conception ? Sartre défend-il une conception empiriste comme celle de Hume dans l’Enquête sur l’entendement humain (1748) ? Sinon, quelle relation concevoir entre le carré perçu et le carré conçu ?

 

C’est que Sartre oppose radicalement le concept au percept pour user du terme de Bergson. Il reprend à nouveau l’exemple du cube. Lorsqu’on pense le concept de cube, on pense en même temps ses six faces et ses huit angles. On pense en même temps que les angles sont droits et le côté carré. Il est clair que le concept de cube n’est pas l’image mentale du cube ni le schéma du cube, qui, comme le percept du cube, ne peut véritablement montrer toutes les faces des deux côtés en même temps. La perspective implique que le schéma doit être multiplié ou l’image mentale ou supposée telle doit être variée pour que le cube apparaisse. Et là encore, ce sera successivement. Aussi le concept n’apparaît pas comme une représentation. Comme Sartre indique bien que ce concept purement pensé apparaît immédiatement, il est clair qu’il n’a pas pour source les perceptions par induction, c’est-à-dire comme passage du particulier au général pour reprendre la définition d’Aristote dans Les Topiques (I, 12). C’est que dans le concept dit Sartre le sujet est au centre de l’idée. Il n’y a pas, face à lui, un objet ou plutôt une série d’apparitions. Autrement dit, il n’y a pas d’objet pour le concept. Il n’est pas une Forme, un être « en soi » comme chez Platon. Est-ce à dire qu’il n’y a pas de mouvement dans le concept ?

Nullement. Si les caractères du concept ne donnent pas lieu à des apparitions successives, cela ne veut pas dire qu’il n’est pas possible de penser plus et mieux le concept. C’est pour cela que Sartre précise que l’idée au sens du concept peut être compléter et à l’infini. N’y a-t-il pas là une contradiction au moins apparente ? Comment peut-on dire que les caractères du concept apparaissent en même temps et sont susceptibles d’un progrès à l’infini ? C’est que ce progrès n’est pas la succession de la perception. On peut comprendre qu’il peut se faire dans plusieurs sens, par exemples des sommets du cube, de ses arrêtes à ses faces ou inversement. Il faut surtout comprendre qu’il n’y a là rien d’un donné qui se refuse à se présenter d’un coup. Ne faut-il pas cependant penser qu’il y a aussi pour le concept à apprendre ses caractéristiques ?

C’est justement la conséquence à ne pas déduire de ce progrès infini. Quel que soit le nombre d’aspects du concept que je découvre, je peux les penser en même temps écrit Sartre. Les essences, c’est-à-dire les caractères sans lesquels un concept ne serait pas ce qu’il est, sont susceptibles d’être pensés ensemble alors que les apparitions dans la perception se donnent une à une. En outre, il n’y a pas de travail de rectification des apparences. Dès lors, Sartre peut nier qu’il y ait un apprentissage dans la conception. Il en conclut que c’est là la principale différence entre le concept et la perception. On comprend donc qu’on ne peut aller de celle-ci à celui-là. Mais il faudrait aller plus loin que Sartre et dire du cube perçu qu’il n’a pas de face véritablement carrée, ni d’angles véritablement droits. C’est confondre le cube conçu et le cube perçu. Aussi lorsque le peintre veut faire un cube, comme un dé par exemple, il se garde bien de présenter quelque angle résolument droit pour conserver le halo ou le flou qui est propre à la perception. Ce n’est comme Bergson le remarque dans La pensée et le mouvant (chapitre V « La perception du changement ») parce que la perception quotidienne ne retient que ce qui est utile, que nous croyons voir des carrés et des angles droits. Ainsi, contrairement à ce que soutient Sartre, il n’y a pas de solution de continuité entre la perception et la conception. Cette dernière montre certes une certaine indépendance par rapport à la perception. Mais elle trouve en elle un certain enracinement.

 

Disons donc que le problème était de savoir comment penser la différence entre le concept et la perception. Sartre avons-nous vu dans cet extrait de L’imaginaire montre que la perception est un apprentissage de l’objet qui produit une synthèse rectifiée d’apparences ou d’apparitions alors que le concept est la saisie d’une essence avec ses caractéristiques. Mais on a pu contester la solution de continuité qu’il propose si on admet que c’est la pratique qui fait la synthèse qu’est l’objet en manifestant ses caractères généraux d’où émerge le concept selon la leçon de Bergson.

On pourrait alors s’interroger sur le devenir des concepts lorsqu’ils s’éloignent de la pratique.

 

 

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