Sujet et corrigé d'une explication de texte de Russell extrait des "Problèmes de philosophie"

Publié le par Bégnana Patrice

Sujet

Expliquer le texte suivant :

Nous n’avons pas le sentiment que de nouveaux exemples accroissent notre certitude que deux et deux font quatre, parce que dès que la vérité de cette proposition est comprise, notre certitude est si grande qu’elle n’est pas susceptible d’augmenter. De plus, nous éprouvons concernant la proposition « deux et deux font quatre » un sentiment de nécessité qui est absent même dans le cas des généralisations empiriques les mieux attestées. C’est que de telles généralisations restent de simples faits : nous sentons qu’un monde où elles seraient fausses est possible, même s’il se trouve qu’elles sont vraies dans le monde réel. Dans tous les mondes possibles, au contraire, nous éprouvons le sentiment que deux et deux feraient toujours quatre : ce n’est plus un simple fait, mais une nécessité à laquelle tout monde, réel ou possible, doit se conformer.

Pour éclaircir ce point, prenons une vraie généralisation empirique, comme « Tous les hommes sont mortels ». Nous croyons à cette proposition, d’abord parce qu’il n’y a pas d’exemple connu d’homme ayant vécu au-delà d’un certain âge, ensuite parce que des raisons tirées de la physiologie nous font penser qu’un organisme comme le corps humain doit tôt ou tard se défaire. Laissons de côté le second point, et considérons seulement notre expérience du caractère mortel de l’homme : il est clair que nous ne pouvons nous satisfaire d’un seul exemple, fût-il clairement attesté, de mort d’homme, alors qu’avec « deux et deux font quatre », un seul cas bien compris suffit à nous persuader qu’il en sera toujours de même.

Enfin nous devons admettre qu’il peut à la réflexion surgir quelque doute sur la question de savoir si vraiment tous les hommes sont mortels. Imaginons, pour voir clairement la différence, deux mondes, l’un où certains hommes ne meurent pas, l’autre où deux et deux font cinq. Quand Swift (1) nous parle de la race immortelle des Struldbrugs, nous pouvons le suivre par l’imagination. Mais un monde où deux et deux feraient cinq semble d’un tout autre niveau. Nous l’éprouverions comme un bouleversement de tout l’édifice de la connaissance, réduit à un état d’incertitude complète.

Russell, Problèmes de philosophie (1912)

 

(1) Écrivain irlandais du XVIIIe siècle, auteur des Voyages de Gulliver.

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Corrigé

 

On a tendance à considérer que les vérités ont pour source l’expérience et que la science lui doit ses preuves. Or, l’histoire des sciences montre une certaine variation des « vérités » scientifiques. La connaissance ne peut-elle pas avoir une plus grande certitude ? N’y a-t-il pas des vérités d’un genre différent ? De telles vérités, si elles sont, ne fondent-elles pas notre connaissance, y compris des vérités empiriques ?

Tel est le problème que résout Russell dans un passage des Problèmes de philosophie publiés en 1912. L’auteur veut montrer que certaines vérités nécessaires sont fondamentales alors que ce n’est pas le cas des vérités empiriques.

Après avoir analysé la différence entre vérités nécessaires et vérités empiriques, Russell illustre la spécificité des vérités empiriques et à la fin de cet extrait, il montre en quoi les vérités nécessaires sont absolument fondamentales pour toute notre connaissance, y compris empirique.

 

 

Russell commence par exprimer un sentiment universel au sens où on le retrouve chez tous les hommes. Ce sentiment est celui du degré de certitude relatif à une proposition mathématique qu’il prend pour exemple, à savoir « deux plus deux font quatre ». La certitude selon lui est absolue quel que soit le nombre d’exemples. Il faut comprendre que, quel que soit le nombre de fois où nous vérifions que deux objets ajoutés à deux objets font quatre objets, la certitude de la proposition ne se modifie pas. La raison en est selon Russell que la certitude vient de ce que nous comprenons la proposition. Il faut entendre par là que nous la saisissons dans sa vérité par un acte de l’esprit. Une fois cette vérité saisie, la certitude ne peut se modifier. Elle ne dépend donc pas du nombre de cas qu’elle comprend. Il donne ensuite un deuxième caractère de ce type de vérités : elles produisent un sentiment de nécessité. Il faut comprendre que la proposition paraît ne pas pouvoir être autre qu’elle n’est. Autrement dit, la proposition contraire se montre comme impossible, c’est-à-dire comme ne pouvant pas être. On ne peut la penser en tant que tel. On ne peut penser que deux plus deux ne font pas quatre si on comprend l’addition de ces deux nombres. Toutes les vérités ne sont-elles pas de ce type ?

Russell les oppose aux généralisations empiriques les meilleures. En effet, il manque à celle-ci ce caractère de nécessité. Qu’entendre par là ? Par nécessité, on entend donc ce qui ne peut pas être autrement. Si donc une généralité empirique s’oppose à une vérité de type mathématique, cela signifie que la proposition qui la constitue, une fois comprise, peut être pensée comme pouvant ne pas être, ce qui revient à dire qu’on peut penser qu’elle pourrait être fausse. Ce qui revient à considérer que sa négation n’est pas impossible mais qu’elle est possible. Cela revient à dire qu’on peut penser la négation d’une généralisation empirique. Si on la considère comme impossible, ce n’est pas du point de vue de la pensée. Disons donc que sa vérité, si elle n’est pas nécessaire, est simplement possible.

Il distingue donc les vérités qui le sont dans tous les mondes possibles de celles qui ne le sont que dans notre monde qu’on peut nommer réel. Les premières sont donc les vérités qu’on peut nommer rationnelles, celles dont la compréhension permet de s’assurer de leur vérité et dont deux et deux font quatre est un exemple. Par mondes possibles, il faut entendre la représentation de différents ensembles de choses ou de faits qui s’organisent de façon différente. Les secondes vérités sont les généralités empiriques qui ne sont vraies que dans un monde et un seul : le monde réel. C’est l’expérience qui distingue le monde réel des mondes possibles. Ainsi, la nécessité se dit d’une vérité strictement universelle en ce sens qu’elle est valable de sorte qu’elle s’impose aux possibles comme aux faits.

Mais ne peut-on pas dire que ce sont les seules généralités empiriques qui sont vraies à strictement parler et que les vérités rationnelles n’ont de vérités qu’en tant qu’elles sont à leur service ?

 

Pour clarifier ce qu’il entend par vérité dans le cas des généralisations empiriques, il prend un exemple de généralisation empirique vraie : tous les hommes sont mortels. Il explique pourquoi nous la pensons vraie. Il y a selon Russell deux raisons. Aucun homme jusqu’ici n’a dépassé un certain âge. Autrement dit, tous les hommes qui ont vécu jusque-là sont morts. Par contre, il est clair que nous ne savons rien, par expérience, des hommes actuels qui sont vivants et des hommes futurs. La généralisation consiste à attribuer à ces derniers ce qui ne s’est montré que pour les derniers. C’est ce qu’on nomme l’induction : « l’induction, c’est le passage des cas particuliers au général » écrit Aristote dans les Topiques (livre I, chapitre 12, 105a). La seconde raison est que la physiologie amène à penser que le corps humain va se défaire. C’est la première raison seulement qu’il retient. Pourquoi donc ne prend-il pas en compte l’explication physiologique puisqu’elle est de nature scientifique ? La raison en est que la physiologie est une science empirique. Par conséquent, ses théories reposent sur l’expérience, donc sur l’induction. Par conséquent, l’examen de la première raison suffit. Qu’en est-il donc de cette validation d’une proposition comme « tous les hommes sont mortels » par l’expérience ?

Pour les vérités empiriques, un seul exemple ne suffit pas. Autrement dit, il faut de nombreux exemples pour les vérités empiriques. Est-ce à dire que s’il y a des contre exemples, on doit accepter la généralité ? Nullement. Aussi ce que Russell nomme généralité empirique est ce qui se fonde sur une induction stricte. Et l’exemple qu’il prend « tous les hommes sont mortels » est clair. Si nous croyons vraie cette proposition, c’est bien parce qu’aucun homme connu n’a résisté à la mort. Il suffirait qu’un homme ne soit pas mortel pour que la proposition soit fausse. Aussi, s’il faut de nombreux exemples pour qu’une proposition soit vraie du point de vue empirique, il faut surtout qu’il n’y ait aucune exception. N’est-ce pas le cas de toutes les vérités ?

C’est le contraire pour une vérité rationnelle. Russell reprend l’exemple de la proposition d’arithmétique deux plus deux font quatre. Sa vérité se montre comme tel dans un exemple et un seul comme deux hommes ajoutés à deux hommes font quatre hommes. C’est donc qu’une telle vérité ne se fonde pas sur l’induction. Est-ce à dire que l’exemple la prouve ? En réalité, l’exemple ne sert pas à prouver la vérité, mais il ne fait que l’illustrer. Plus précisément, le rôle de l’exemple, c’est de permettre la compréhension de la proposition. Russell ne précise pas si l’exemple est nécessaire pour la compréhension de la proposition qui est donc d’emblée générale ou bien si c’est un auxiliaire à la compréhension dont on pourrait se passer. Toujours est-il que ce qui importe, c’est que la vérité ici ne repose pas sur l’induction.

Reste que les deux sortes de propositions sont vraies même si leur vérité ne s’établit pas de la même manière. Dès lors, ne doit-on pas les considérer de la même façon ?

 

Pour une vérité empirique, le doute est toujours possible. C’est ce que soutient Russell à propos de l’exemple de proposition générale, tous les hommes sont mortels. On peut le comprendre dans la mesure où la certitude augmente avec le nombre de cas. C’est pourquoi si elle est susceptible d’augmenter, elle n’est jamais parfaite, donc le doute n’est pas exclu. Mieux, dans la mesure où l’induction même stricte n’est jamais complète, le doute, pour faible qu’il soit, est toujours présent. Dès lors, si on fonde toute la connaissance à l’instar de Hume dans son Enquête sur l’entendement humain sur l’induction, on est conduit à soutenir le scepticisme, c’est-à-dire la doctrine paradoxale selon laquelle une connaissance vraie n’est pas possible. Mais le doute signifie surtout que la proposition peut être fausse. Or, Russell a pris comme exemple une proposition qu’il estime être un exemple de proposition vraie. Comment le comprendre ?

Russell l’illustre avec l’idée de deux mondes qu’il propose au lecteur d’imaginer. Autrement dit, il veut qu’on se représente deux mondes qui sont peut-être possibles. Par ce terme « imaginons », il faut comprendre se représenter ce qu’on sait ne pas être factuel ou vrai. En ce qui concerne ces deux mondes, dans le premier quelques hommes sont immortels. Autrement dit, c’est un monde qui comprend une proposition logiquement contraire à l’exemple de vérité empirique : tous les hommes sont mortels. Et dans l’autre, deux et deux font cinq, ce qui implique la négation de la proposition deux et deux font cinq. Ces deux mondes s’opposent chacun au nôtre, c’est-à-dire à ce qu’on se représente habituellement comme vrai. Pour le premier, il se réfère à une œuvre de fiction de Jonathan Swift (1667-1745), les Voyages de Gulliver (1735) où le romancier propose la fiction d’une espèce d’hommes immortels, celle des Struldbrugs. Dans un tel monde, notre imagination n’est pas perdue. Autrement dit, la représentation des Struldbrugs est possible. Une telle représentation ne conduit en aucun cas à modifier fondamentalement notre connaissance. Il s’agit donc d’un monde possible, différent du monde réel, mais tout à fait concevable.

Par contre, dans l’autre monde que Russell demande d’imaginer, la représentation produit un tout autre effet. Russell indique sous le mode conditionnel ce que produirait la représentation d’un tel monde : c’est une ruine totale de toute notre connaissance. On comprend ainsi qu’une telle représentation apparaît impossible. Dans l’hypothèse donc où on l’admet à titre conditionnel, aucune connaissance n’est plus possible. Un tel monde n’est pas possible. Autrement dit, les vérités nécessaires fondent toutes les vérités, y compris les vérités empiriques. Elles définissent les mondes possibles. Remarquons à ce propos que la proposition « tous les hommes sont mortels » reposent sur la possibilité de compter, ce que la proposition « deux plus deux font quatre » illustre. S’il n’était pas possible d’additionner les cas, l’induction elle-même ne serait pas possible. Dès lors, un monde où l’arithmétique ne serait pas valable produirait une incertitude complète, alors que l’incertitude relative aux généralisations empiriques, qui leur appartient nécessairement, ne conduit nullement à ce scepticisme absolu, c’est-à-dire à l’impossibilité de toute connaissance.

 

 

Disons donc pour conclure que Russell, dans cet extrait des Problèmes de philosophie, résout le problème de savoir si la connaissance n’est qu’empirique. Il montre, non seulement, que la connaissance empirique est moins certaine que la connaissance des vérités nécessaires, mais surtout que c’est celle-là qui rend possible celle-ci. Ainsi, il permet de sortir de l’empirisme sceptique à la façon de Hume. Resterait alors à déterminer ce dont il est question dans la connaissance rationnelle. A-t-elle un objet, un monde intelligible comme le pensait Platon dans La République ou bien n’est-elle que la forme de la pensée ?

 

 

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