Sujet et corrigé d'une dissertation : La conscience d'être libre peut-elle être une illusion ?

Publié le par Bégnana

De quelque façon que la philosophie définisse la liberté, j’ai le sentiment d’être libre dans certaines situations et de ne pas l’être dans d’autres. Autrement dit, chacun a une conscience d’être libre. Or cette conscience d’être libre semble constitutive de la liberté puisqu’il n’est pas possible de ne pas être libre sans le savoir. Être libre suppose que le sujet fasse ce qui vient de lui. Il est donc le seul à savoir s’il est libre, ce que veut dire la conscience d’être libre. Prétendre donc que la conscience d’être libre peut être une illusion est donc une contradiction dans les termes puisque l’illusion se dit d’une conscience de la réalité qui trompe le sujet à son insu.

Pourtant nous pouvons rêver que nous agissons, que nous réalisons ce que nous avons décidé de faire et cette conscience, comment ne pas la penser comme une illusion.

Dès lors, on peut se demander s’il est possible d’affirmer sans contradiction que la conscience d’être libre peut être une illusion ? Est-ce la véritable conscience de la liberté qui permet une telle affirmation ? Est-ce le savoir de la liberté ? Ou bien est-ce simplement l’expérience que nous faisons de notre impuissance ?

 

La conscience d’être libre, c’est d’abord la conscience de ne pas être contraint. Or, la contrainte, c’est ce qui va à l’encontre de notre désir ou de notre volonté. Mais désir ou volonté ne peuvent être contraints sans que j’en sois conscient. Par conséquent, je ne peux être conscient d’être libre et être dans l’illusion puisque c’est justement ma conscience qui m’indique si et seulement si je suis ou non libre. En effet, dans une illusion d’optique par exemple, ce sont les données qui induisent la représentation qui n’est pas conforme à la réalité ou tout au moins à la perception. Mais la conscience n’est pas engagée. Je vois de loin la tour ronde que je sais carrée ou je vois la lune toute petite mais point n’est besoin de ma conscience. Dans la conscience de la contrainte, il n’y a de contrainte que parce qu’il y a conscience de contrainte. C’est pourquoi il n’est pas possible que la conscience de la liberté puisse être une illusion.

La conscience d’être libre, c’est ensuite la conscience de réaliser ce qu’on veut. Qui mieux que moi peut savoir ce que je veux ou ce que je désire ? Car, soit je le fais et je le sais, soit je ne le fais pas et je le sais. Je ne puis croire faire ce que je veux et faire autre chose. Au mieux, les conséquences de mon action peuvent m’échapper mais non l’action elle-même. Par conséquent, je ne peux être conscient d’être libre et être dans l’illusion. En effet, le désir peut susciter une illusion si on en croit l’analyse de Freud dans L’avenir d’une illusion. Il donne l’exemple d’une jeune fille qui croit qu’elle peut épouser un prince. Or, si c’est le cas, sa volonté aura été réalisée. À l’inverse, une de ses patientes vint le consulter justement parce qu’elle savait qu’elle n’arrivait pas à faire ce qu’elle voulait, à savoir ne pas courir sans raison apparente chez elle.

La conscience d’être libre, c’est enfin la conscience de se décider. C’est pour parler comme le Sartre de L’être et le néant, l’autonomie du choix. Or, cette conscience exclut toute illusion, c’est-à-dire toute conscience qui serait erronée. En effet, je ne puis séparer la décision que je prends de ce que je fais car sinon la conscience d’être libre ne serait qu’un vague souhait. Dès lors, ce sont mes actes qui m’apprennent quel est le projet qui est mien. C’est pour cela que Sartre précise bien dans L’existentialisme est un humanisme que le projet n’est pas la volonté au sens d’une décision réfléchie qui peut être toujours de mauvaise foi.

Toutefois, ne se peut-il pas que ma conscience d’être libre c’est-à-dire de choisir soit illusoire en ce sens que je crois décider alors que quelque chose d’autre décide ou me fait décider ? Dès lors n’est-il pas possible que ma conscience d’être libre puisse être illusoire ? Comment l’affirmer consciemment ?

 

En tant qu’absence de contraintes, la conscience de la liberté peut tout à fait être illusoire. Il faut et il suffit que le sujet prenne pour une contrainte ce qui est bon pour lui et inversement. Or, comment cette illusion est-elle possible ? Qu’est-ce qui peut se faire passer pour le bien et ne l’est pas. C’est le plaisir. C’est là le ressort de toute persuasion. Ne regarde-t-on pas les publicités qui montrent la liberté dans l’usage de la cigarette plus aisément qu’on ne lit les difficiles articles sur les méfaits physiologiques du tabac ? Ainsi Platon montre-t-il souvent, par exemple dans le Ménon ou le Gorgias, que la punition est une bonne chose pour celui qui a commis une faute. Or, qui ne penserait la punition comme une contrainte ? C’est que la punition ne nous faisant pas plaisir elle nous libère douloureusement du mal. Qui a compris la valeur de la punition ne se laisse plus abuser et donc c’est le savoir qui délivre de l’illusion de la simple conscience.

De même, pour que je réalise ce que je veux, encore faut-il que ce que je veuille soit bon pour moi. Ainsi, ma conscience d’être libre peut être illusoire si je crois réaliser ce qui est bon pour moi tout en me trompant. C’est ainsi que Socrate montre au personnage éponyme dans le dialogue du Ménon de Platon qu’il est possible de faire autre chose que ce qu’on veut puisque tous les hommes veulent le bien sauf s’ils se trompent. Or, le principe de l’illusion ici est l’opinion si on entend par là ce qu’on pense dans telle ou telle société. Aussi peut-on aller jusqu’à affirmer avec René Girard dans Celui par qui le scandale arrive que les hommes sont dans l’illusion quant à la source de leurs désirs qu’ils s’attribuent alors qu’ils ne font qu’imiter les autres. C’est ainsi que M de Rênal dans Le Rouge et le Noir (1830) de Stendhal (1783-1842) prend-il comme précepteur Julien Sorel pour que son adversaire, Valenod, ne puisse le faire. Les hommes peuvent donc croire faire ce qu’ils veulent dans l’illusion.

Enfin, une chose est de se décider, une autre est ce pour quoi on se décide. Qui cède à ses désirs n’est pas libre, il est bien plutôt esclave de lui-même. Expression paradoxale comme Platon le montre dans le livre IV de la République, mais expression qui montre que le savoir est la source de la vraie liberté. Dès lors, le désir est susceptible de nous procurer l’illusion que nous nous décidons alors qu’il est la source de la décision. C’est donc en retour le savoir qui est la condition pour qu’il soit possible de penser que la conscience d’être libre puisse être une illusion.

Cependant, qui dit savoir dit conscience. La véritable conscience d’être libre ne peut donc pas être source d’illusion puisque c’est elle qui nous permet de dissiper les illusions de la fausse liberté. Dès lors est-il possible de penser que la conscience d’être libre puisse être une illusion sans présupposer une conscience de liberté plus vraie ?

 

L’absence de contraintes n’est qu’un sentiment qui peut être trompeur comme tout sentiment. Le rêveur qui fend l’air se sent libre et si sa chute le réveille, toujours est-il qu’il s’est illusionné. Qui sait dira-t-on avec Pascal si notre vie éveillée n’est pas un autre songe (Pensées, 122, édition Le Guern). Aussi point n’est-il besoin d’une authentique conscience de la liberté pour s’assurer que notre conscience de l’absence de contraintes peut reposer pour une bonne part sur une illusion. Il suffit de refuser l’idée que la conscience soit immédiatement source de vérité sur soi y compris dans ce qu’on sent. Sentir une absence, ce n’est nullement être sûr qu’il y a absence. Le malade peut ne pas sentir son mal comme on le voit parfois dans certains cancers.

Or, le libre arbitre qui fonde la conscience de l’absence de contraintes intérieures peut être une illusion. En effet, s’il repose sur la conscience des désirs mais sur l’ignorance de ses causes, alors il n’y a pas de contradiction à l’affirmer comme illusion à la condition d’indiquer comment il est possible de sortir au moins partiellement de l’illusion. C’est ce que permet l’observation des faits humains. Comme Spinoza dans la Lettre 58 à Schuller le montre, on voit bien que les hommes sont gouvernés par leurs passions et agissent pour le pire tout en voyant le meilleur même si Platon a soutenu le contraire. S’ils triomphent de certains de leurs désirs, c’est parce qu’ils en ont d’autres de plus forts. Dès lors, il est clair qu’ils ne sont pas libres au sens du libre arbitre. N’est-ce pas la connaissance des causes qui nous déterminent qui nous permet d’être libres selon Spinoza ? Dès lors, la conscience d’être libre ne pourrait pas en ce sens être illusoire.

Or, les hommes ne peuvent pas non plus connaître absolument toutes les causes qui les déterminent à agir. Une telle connaissance serait celle de Dieu. Dès lors, le savoir de leur non liberté cohabite si l’on peut dire avec la conscience du libre arbitre s’il est vrai qu’elle repose comme le dit Spinoza sur le fait que les hommes sont conscients de leurs désirs mais non des causes qui les déterminent à désirer. La conscience d’être libre peut toujours être illusoire. Soit elle l’est totalement, soit elle l’est partiellement lorsque nous découvrons pourquoi nous agissons. Le médecin qui fume sait d’où vient sa dépendance. Il n’en sort pas moins de son cabinet pour s’adonner à son vice.

 

Le problème était de savoir si la conscience d’être libre pouvait être une illusion. C’est ce que nous avons examiné pour trois grandes conceptions de la liberté, l’absence de contraintes, la réalisation de notre volonté et le libre arbitre. Il est apparu dans un premier temps que la conscience d’être libre était constitutive de la liberté en ces trois sens de sorte qu’il n’est pas possible de penser qu’elle puisse être une illusion. Toutefois, on a vu que le désir ou le plaisir pouvait séduire la conscience qui croit faire ce qui est bon pour elle alors que ce n’est pas le cas. Le savoir permet donc de penser que la conscience d’être libre peut être une illusion. Or le savoir est la véritable conscience. On a donc vu finalement que le savoir de notre non liberté pouvait coexister avec la conscience d’être libre, sentiment qui n’est nullement une connaissance, voire qui repose plutôt sur l’ignorance. Dès lors, il est possible sans contradiction de penser que la conscience d’être libre peut être illusoire. Mais l’est-elle réellement ?

 

Publié dans Sujets L ES S

Commenter cet article