Sujet et corrigé (terminales technologiques) : texte d'Alain - Sincérité et mensonge

Publié le par Bégnana

Lorsque l’on a prouvé, par raisons abstraites ou par sentiment, qu’il n’est jamais permis de mentir, il se trouve que l’on a mal servi la cause de la vertu. (…)

La loi punit la médisance (1), et les mœurs (2) les plus sévères s’accordent ici avec la loi. Cela fait voir que la pleine franchise, à tout propos, à l’égard de tout et de tous, n’est pas louable. Le témoin doit la vérité au juge, mais non à n’importe qui. Personne n’approuvera que l’on rappelle une ancienne faute, maintenant expiée et réparée. Il est donc bon souvent de se taire ; et se taire, à la rigueur, c’est déjà mentir. Mais la sincérité n’est point à ce niveau-là. Qu’on n’essaie même pas de dire que l’on doit toute sa pensée à son ami. Quelle duplicité et lâcheté souvent dans cette morale qui veut être rigoureuse, et que l’on ne peut formuler pourtant sans un mensonge à soi-même ! Quoi ? Je dois dire à mon ami que je lui vois l’amaigrissement, la fatigue, la vieillesse, de plats discours, ou de ces répétitions machinales, signes fâcheux de la faiblesse ou de l’âge ? Vais-je même lui dire que je pense à une faute depuis longtemps pardonnée, si j’y pense ? Ou bien si je remarque en lui quelque disgrâce physique à laquelle je n’ai pu m’accoutumer, vais-je le lui dire ? Non pas. Mais au contraire je lui dirai ce qui peut éveiller le meilleur de lui, et ainsi consoler l’autre. Ou bien vais-je rappeler les vices ou les lâchetés d’un mort que l’on pleure ? Il y aurait pourtant lâcheté quelquefois à ne pas les voir, à les couvrir ; oui, mais lâcheté plus grande à les dire.

Alain

(1) médisance : action de répandre des propos malveillants sur les autres qui sont vrais.

(2) mœurs : modèles de conduite plus ou moins imposés par une société à ses membres.

 

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

 

Questions

 

1) Dégagez l’idée principale et l’argumentation du texte.

2) Expliquez :

a) « se taire, à la rigueur, c’est déjà mentir. »

b) « Quelle duplicité et lâcheté souvent dans cette morale qui veut être rigoureuse, et que l’on ne peut formuler pourtant sans un mensonge à soi-même ! »

3) Être sincère, est-ce dire toujours la vérité ?

 

[Ce texte est extrait des Éléments de philosophie, livre 6 : Des vertus, chapitre 3 De la sincérité d’Alain publié en 1941.]

 

Corrigé

 

On connaît le proverbe selon lequel « toute vérité n’est pas bonne à dire ». Mais il semble conduire à autoriser le mensonge dont on pense habituellement qu’il est un mal car il détruit toute confiance. Faut-il ne jamais mentir ?

Tel est le problème dont traite Alain dans ce texte.

 

1) L’auteur veut montrer que la morale qui prescrit de ne jamais mentir est fausse, voire finalement immorale.

Après avoir énoncé la thèse qu’il veut critiquer en lui concédant qu’elle est prouvée soit théoriquement, soit en faisant appel aux sentiments, Alain précise que cette défense de l’interdiction absolue du mensonge est mauvaise pour défendre la vertu, c’est-à-dire l’attitude morale elle-même.

Le premier argument qu’il avance est que la loi, c’est-à-dire la justice légale, punit la médisance qui consiste à répandre des propos, certes vrais, mais qui nuisent à la personne concernée. Mais outre la justice légale, des considérations de morale interdisent la médisance.

Le second argument délimite le champ de validité de l’interdiction du mensonge, à savoir lorsqu’il y a un procès. Dans ce cas, il faut dire toute la vérité au juge. Alain en déduit que l’impératif de dire toute la vérité n’est pas valable pour n’importe qui et pour n’importe quoi. Il l’illustre en disant qu’on ne doit pas rappeler une ancienne faute qui a été réparée.

Il s’oppose à l’idée que la sincérité se trouve dans ce contexte. Pour le montrer, il prend le cas exemplaire de l’ami. À celui qui nous est proche, nous ne devons pas toute la vérité soutient-il. Pour le montrer, il énumère une série de défauts physiques ou intellectuels de l’ami qu’il n’est pas possible de lui énoncer sous peine de le blesser. Puis, il reprend l’exemple d’une ancienne faute morale qu’il n’est pas possible de rappeler. Enfin, il prend un défaut physique qui déplaît. Il fait comprendre implicitement au lecteur que ce serait mauvais pour l’ami. Aussi nie-t-il explicitement qu’il faille dire ce genre de vérités. Par contre, ce qu’on doit dire à son ami, ce n’est pas ce qui n’est pas vrai, c’est ce qui peut lui permettre d’être meilleur, sur tous les plans et de le consoler, c’est-à-dire lui permettre de supporter les difficultés qui sont les siennes.

Enfin le dernier cas est celui des obsèques d’un mort. Dire la vérité toujours reviendrait à énoncer à ce moment les défauts moraux du mort. Alain concède qu’il serait parfois lâche à ne pas les voir, mais ce serait une plus grande lâcheté dans tous les cas de les dire à ce moment-là. En effet, ne pas voir des défauts est lâche si cela revient à avoir peur de la vérité dans ce qu’elle a de difficile. Mais il y a une plus grande lâcheté à énoncer le jour des obsèques la vérité sur les défauts moraux du défunt à ses proches souffrant car cela revient à manquer de toute dignité morale.

 

2)

a) Lorsque le philosophe écrit que « se taire, à la rigueur, c’est déjà mentir », son propos paraît paradoxal. En effet, en toute rigueur, se taire, c’est ne pas parler à autrui. Par conséquent, cela ne peut pas être dire le contraire de ce qu’on pense. Or, lorsqu’on se tait, loin de ne rien dire, on laisse entendre quelque chose. Ne pas dire ce qu’on sait revient à laisser entendre que ce n’est pas.

Alain veut donc indiquer que ne pas dire ce que l’on pense revient à dire le contraire de ce qu’on pense vrai, c’est-à-dire à mentir.

 

b) Lorsque Alain écrit : « Quelle duplicité et lâcheté souvent dans cette morale qui veut être rigoureuse, et que l’on ne peut formuler pourtant sans un mensonge à soi-même ! » il critique la morale qui prône l’absence de mensonge. Il lui reproche d’une part sa duplicité, c’est-à-dire d’être en quelque sorte double et sa lâcheté, c’est-à-dire de ne pas affronter le danger. Or, qui dit toujours la vérité paraît non seulement franc, mais surtout paraît courageux s’il est vrai qu’il évite de se sortir ainsi d’un mauvais pas potentiel ou d’user d’un moyen de légitime défense comme le comprend Schopenhauer dans Le fondement de la morale. En outre, cette morale conduit à se mentir à soi-même selon Alain. Or, comment est-ce possible puisque celui à qui on ment doit ignorer qu’on lui ment et que le menteur sait qu’il ment ?

Si on se rapporte aux exemples proposés ensuite par Alain, on comprend que la duplicité de la prétendue sincérité réside dans le fait qu’on dit des vérités blessantes à un ami par exemple. Or, on prétend agir pour son bien alors qu’on fait l’inverse intentionnellement. La lâcheté réside dans le fait de se cacher derrière la rigueur supposée de la morale pour faire le mal impunément. Et enfin c’est pour la même raison un mensonge à soi dans la mesure où la rigueur de la morale nous sert à nous masquer à nous-mêmes que nous disons le contraire de ce que nous prétendons dire. Il en déduit qu’il faut garder dans certains cas comme celui-là le silence. Or, c’est pour lui une façon de mentir.

 

3) Par définition, la sincérité consiste à dire la vérité ou tout au moins à dire ce qu’on pense être vrai, que ce soit vrai ou faux. Dès lors, celui qui ment n’est pas sincère. Il semble donc évident qu’être sincère, c’est toujours dire la vérité. Cependant, Alain refuse de considérer qu’il est toujours immoral de mentir, voire considère qu’il est immoral de dire la vérité dans certains cas. Comment donc penser sans contradiction qu’être sincère ne puisse pas être toujours dire la vérité ?

 

Il est clair que la sincérité et le mensonge s’opposent. Dès lors, lorsqu’on ne dit pas la vérité telle qu’on la connaît ou croit la connaître ou lorsqu’on la tait, on ment et donc on n’est pas sincère. Il n’est donc pas possible sans contradiction d’être sincère si on ne dit pas toujours la vérité. Aussi c’est bien mentir que de ne pas énoncer à un ami ou aux proches d’un défunt les défauts de l’un ou l’autre de même qu’on ment au juge si on cache la vérité. Que mentir puisse être utile contre des criminels ou pour protéger un malade comme le soutient John Stuart Mill dans L’utilitarisme ne permet pas de l’identifier avec la sincérité.

Toutefois, si dire la vérité c’est parfois blesser, ce ne peut pas être non plus être sincère.

 

En effet, la sincérité consiste à ne rien cacher de ce qu’on pense. Or, celui qui en révélant les défauts d’un autre le blesse en connaissance de cause ne peut être considéré comme sincère puisque son intention n’est pas de dire la vérité mais de blesser. C’est pourquoi le mensonge est bien une arme comme le soutient Schopenhauer. Aussi lorsqu’il s’agit d’un ami, voire de la famille d’un défunt au moment des obsèques, par égard pour l’un ou pour les autres, se taire et donc mentir ne s’oppose pas à la sincérité puisque je montre ainsi ma considération des uns et des autres.

Mais comment le mensonge pourrait-il aller avec la sincérité ?

 

Il faut donc distinguer le mensonge qui a l’intention de nuire et c’est celui qu’interdit la justice qui demande au témoin de dire toute la vérité sans quoi l’accusé pourrait être acquitté ou condamné à tort du mensonge qui vise à ne pas nuire, voire à être utile. Dans le cas discuté entre Benjamin Constant, dans Des réactions politiques (1796) et Kant, dans D’un prétendu droit de mentir par humanité (1797), de ce que je dois dire à un assassin qui vient assassiner mon ami, on peut se poser la question de savoir s’il est utile ou non de mentir. Et Kant a finalement raison de faire remarquer qu’on ne sait pas si, en mentant, on ne va pas dire la vérité et favorisé l’assassin.

Par contre, lorsque je ne dis pas à mon ami certains de ses défauts, lorsqu’au contraire, mes propos visent à lui remonter le moral, je me montre sincère dans l’amitié tout en ne lui disant pas toute la vérité. Il ne s’agit pas ici d’utilité mais de morale. C’est pour le bien de mon ami que je lui tais certaines choses.

 

On voit donc en quoi le texte d’Alain nous permet de penser qu’il n’est pas moral de ne jamais mentir. Alain nous montre non pas que le mensonge pourrait dans certains cas être utile mais qu’il est immoral de dire la vérité dans tous les cas où elle blesse, donc fait du mal à l’autre.

 

Note

Le délit civil de médisance se trouve actuellement fondé dans l’article suivant du Code civil (article 1382) : « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé, à le réparer. »

 

 

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