Sujet et corrigé d'une dissertation : Le réel est-il un obstacle à la liberté ?

Publié le par Bégnana

Lorsque Richard III dans la pièce éponyme (1591 ou 1592) de Shakespeare (1564-1616) se sait perdu à cause de la révolte contre sa tyrannie, il s’exclame : « Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ». Sa volonté est de s’enfuir. Mais il lui faut quelque chose pour la réaliser. Le réel est-il un obstacle à la liberté ?

D’un côté, dans la mesure où le réel implique que nous agissions, voire que nous différions la réalisation de notre volonté parce qu’il nous faut mettre en œuvre des moyens, voire des séries de moyens, le réel paraît pour la liberté un obstacle, c’est-à-dire ce qui retarde, gêne, voire s’oppose à quelque chose.

D’un autre côté, en tant qu’elle vise à se réaliser, la liberté paraît pouvoir trouver dans le réel les conditions de son exercice.

On peut donc se demander dans quelle mesure le réel est un obstacle à la liberté. Le réel paraît gêner l’exécution immédiate de notre vouloir, mais il ne peut rien contre lui s’il est vrai qu’elle consiste en un choix non déterminé, à moins que le réel soit l’obstacle à la liberté en acte, la liberté politique.

 

Vouloir est une chose, faire en est une autre. On conçoit couramment la liberté comme le pouvoir de faire ce qu’on veut. Pour que je puisse réaliser quelque chose qui est alors ce que j’appelle une fin, il me faut posséder certains moyens. Il faut aussi que je connaisse théoriquement ou techniquement ce qui permet de réaliser les dits moyens et que je dispose de ceux qui me permettent de les mettre en œuvre. Le réel est donc fondamentalement un obstacle entre moi et mes fins puisqu’ils s’interposent toujours, qu’il est toujours un poids pour que je puisse réaliser mes fins. Pour se nourrir, pour se protéger des intempéries, pour ne rien dire de la recherche du bonheur, différents moyens sont nécessaires. Et le tyran dont le personnage fictif du Gorgias de Platon, Calliclès, fait l’éloge parce qu’il peut réaliser tous ses désirs, doit lui aussi trouver les moyens pour accéder au pouvoir, puis tout faire pour le conserver. Sa volonté ne peut donc se réaliser immédiatement. Et si la rhétorique entendue comme technique de persuasion doit être le moyen privilégié pour atteindre ses fins, il lui faut l’apprendre, la maîtriser, bref, faire des efforts. Ajoutons que le réel se présente fondamentalement comme un obstacle en ce sens qu’il ne peut en aucun cas se conformer absolument à notre volonté. Reste que lorsque nous réussissons à faire ce que nous voulons, le réel n’apparaît plus en apparence comme un obstacle. Autrement dit, comment mes fins étant réalisés, le réel pourrait-il apparaître comme ce qui gêne ou s’oppose à ma liberté ?

Or, même si j’atteins mes fins, elles sont lestées de tout le poids de la fatigue, des petites erreurs, des multiples ratés de l’action. Le tyran qui semble réaliser tous ses désirs, y compris les désirs les plus immoraux, est suspendu à la crainte de perdre son pouvoir. C’est ce que Cicéron, dans les Tusculanes (V, 1), a illustré par l’histoire du flatteur Démoclès, qui, faisant l’éloge du bonheur du tyran Denys de Syracuse, fut installé par lui sur son lit avec une épée suspendue qui lui touchait le cou, pour lui montrer que la vie du tyran n’était pas si heureuse qu’elle en avait l’air. En outre, je ne puis, après avoir réalisé mes fins, être comme j’étais avant de l’avoir fait. Après l’effort, vient la fatigue qui rappelle si besoin était que réaliser signifie se heurter au réel. C’est pourquoi il demeure dans tous les cas un obstacle. C’est qu’il me faut en tenir compte. C’est le cas notamment des lois, règlements et autres décisions de la société qui forment le cadre de l’activité humaine. Même si je sais qu’ils me permettent de vivre avec les autres, même si je ne désire pas les transgresser et faire tout ce qui me plaît, je dois en tenir compte. C’est ainsi que dans le Criton, Socrate fait parler les Lois d’Athènes qui lui rappelle tout ce qu’il leur doit : naissance, éducation, et même citoyenneté. Et c’est cette prise en compte qui gêne la réalisation de mes fins, par conséquent ma liberté.

Cependant, c’est toujours moi qui choisis. Et en ce sens, dans la mesure où le réel n’intervient pas dans mon choix, ni dans celui d’accepter les moyens qu’une fin impose ou propose, on ne voit pas comment il pourrait être un obstacle, c’est-à-dire empêcher ou même gêner. Dès lors, ne faut-il pas penser que la liberté est essentiellement libre arbitre et qu’elle est donc absolue ?

 

En effet, la liberté est moins dans la fin désirée ou voulue que dans la capacité à vouloir et donc à décider ou choisir sans être déterminé par quelque cause que ce soit, intérieure ou extérieure. Qui réaliserait toutes ses fins mais ne pourrait en choisir aucune ne serait pas libre. C’est la raison pour laquelle on ne peut considérer qu’un animal déterminé par son instinct, c’est-à-dire un comportement inné, automatique et spécifique, soit libre. C’est qu’il ne peut agir autrement qu’il ne le fait. La contingence de l’action est une condition de la liberté. Il faut en outre qu’il y ait décision, deuxième condition de la liberté. Mais vouloir, si on entend par là la réflexion sur la fin poursuivie, n’est peut-être pas le moment véritable du choix. C’est que souvent on se retrouve à vouloir et à ne pas pouvoir. On invoque alors le réel comme obstacle. Mais si on est libre, on choisit toujours. On peut donc avec Sartre, dans L’existentialisme est un humanisme (1946), considérer que vouloir est second par rapport au projet que je suis qui se manifeste dans l’action. Le réel, c’est-à-dire tout ce qui est autre que moi, autrement dit le monde, est donc le révélateur de mon projet et non de mon action. Il présente ce que Sartre appelle un coefficient d’adversité qui est définit par mon projet. Ce coefficient d’adversité n’est en aucun cas un obstacle. Il ne l’est que pour un projet de mauvaise foi, c’est-à-dire qui se pose dans le refus de choisir. La mauvaise foi est le refus du fardeau de la liberté que Sartre exprime ainsi : « L’homme, étant condamné à être libre, porte le poids du monde entier sur ses épaules. » dans L’être et le néant (1943). Mais dira-t-on, les fins qui sont celles de mon projet ne peuvent-elles pas être impossible à réaliser ? Les conditions extérieures, notamment politiques, ne sont-elles pas de nature à rendre mon choix caduc ?

Or, si l’essentiel n’est pas d’atteindre mes fins mais de choisir, rien ne peut faire obstacle à mon choix. Les choses ne le peuvent pas puisque leur résistance est fonction de mon projet et non l’inverse. Si j’échoue à escalader une montagne, ce n’est pas qu’elle est un obstacle, c’est que mon projet se révèle irréalisable. Je puis le changer, préférer la sieste ou un jeu de cartes. Ou alors, il est toujours possible par la technique de trouver les moyens de contourner les faiblesses de mon corps. Il en va de même pour cette part du réel que sont les autres. La pire des servitudes manifeste encore plus la liberté comme Sartre le montre dans « La République du silence ». « Nous n’avons jamais été plus libres que sous l’occupation allemande. » écrit-il de façon paradoxale dans son article du 9 juin 1944 repris dans Situations III (1949). C’est qu’en effet, la perte de tous les droits apparaît comme révélatrice de la liberté au sens du choix. Sous un régime oppressif, chaque geste devient l’objet d’un choix. La routine, c’est-à-dire l’action quasi somnambulique qui fait disparaître à peine apparue la conscience qui rend possible l’action, si forte lorsqu’un cadre légal favorable est présent, masque la liberté. Au contraire, l’oppression la révèle. C’est en ce sens que le réel, entendu comme ordre social, n’est nullement un obstacle à la liberté.

Néanmoins, force est de considérer que le choix ne suffit pas à définir la liberté. Car lorsque les hommes combattent pour elles, c’est contre d’autres hommes qui choisissent quant à eux l’oppression. Les seconds sont bien réels et sont bien des obstacles. Dès lors, le réel qui fait obstacle à la liberté n’est-il pas l’absence de vie politique ?

 

C’est qu’en effet, comme le souligne à juste titre Hannah Arendt dans La crise de la culture (1968, IV Qu’est-ce que la liberté ?), la liberté est d’abord connue dans la vie politique et non comme liberté intérieure. Celle-ci est obscure. Comme certaines de nos pensées se présentent sans aucun sens, on peut toujours dire avec Freud qu’elles ont en réalité pour source un inconscient psychique. Dès lors, le choix serait une illusion. C’est peut-être au contraire l’idée d’inconscient qui n’a aucune valeur. Autrement dit, on peut argumenter en pour et en contre relativement à l’idée de libre arbitre. Ce n’est donc pas elle qui permet de penser la liberté. Par contre dans la vie politique, la liberté est présente ou non. Je sais si je peux ou non me décider à me déplacer, à parler, etc. Je sais si je suis un citoyen ou non, un esclave ou un homme libre. C’est pourquoi le réel apparaît bien comme un obstacle possible à la liberté. C’est le cas lorsque manque l’espace public comme dans la famille, dans la vie tribale où ce sont les nécessités de la vie qui commandent. Car dire qu’on a le choix parce qu’on peut mourir plutôt que de s’y plier est à la fois vrai et en même temps absurde. Qu’est-ce qu’un choix qui conduit à ne plus pouvoir choisir ? Pour vivre libre, encore faut-il vivre. Les autres sont donc une condition de la liberté et c’est en ce sens qu’ils sont un obstacle autrement plus redoutable que les simples choses qu’on maîtrise par la technique mais qui ne sont pas une condition de la liberté puisqu’on s’y adonne sur la base des nécessités de la vie. Comment donc entendre ce réel qui fait obstacle à la liberté ?

Il importe à ma liberté qu’elle trouve les conditions de sa réalisation. Sartre lui-même définissait la résistance comme une république du silence dans Situations III. L’absence de hiérarchie, le sens des autres, tous les caractères de la résistance dont Sartre fait l’éloge, sont les fins de ceux qui ont choisi selon lui la liberté. C’est donc que dans les conditions du despotisme, c’est-à-dire de ce pouvoir politique qui paradoxalement empêche l’espace public, ou du totalitarisme, c’est-à-dire ce pouvoir politique qui est guidé par une idéologie qu’il met en œuvre par la terreur, la liberté manque. Combattre pour la liberté signifie qu’on vise à l’instaurer. Dès lors, elle est à réaliser. Elle ne précède pas son institution. Seule la république réelle est libre. La république du silence n’en est que la promesse. C’est pourquoi, le réel qui est susceptible de faire obstacle à la liberté, ce ne sont pas les choses. Il n’est nul besoin d’avoir sur elle les immenses pouvoirs de la technique. Par exemple, on trouve une expérience de la politique dans la confédération iroquoise que l’on classe dans les populations “primitives” comme l’indique l’anthropologue Alain Testart (né en 1945) dans Avant l’histoire – L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac (2012). Le réel qui fait obstacle à la liberté, c’est l’organisation de la société en tant qu’elle s’oppose à la constitution d’un espace public, condition de la liberté. Aussi la liberté a-t-elle toujours à combattre pour que les nécessités de la vie ne dévorent pas le fragile édifice de l’espace public, c’est-à-dire ce lieu réel où les hommes, ensemble, discutent, décident et agissent pour le bien commun. Et c’est justement dans cette action en commun qu’ils font être la liberté.

 

Ainsi, notre problème était de savoir dans quelle mesure le réel est un obstacle à la liberté. Qu’il soit entendu comme l’ensemble des choses et des relations humaines, il apparaît un obstacle à la volonté humaine qui ne peut se passer de moyens pour se réaliser. Pourtant, parce que la liberté paraît plutôt dans un choix non déterminé, le réel paraissait moins un obstacle que le révélateur de la liberté. Or, il est finalement apparu que la liberté n’était possible et tangible comme le dit Hannah Arendt que dans l’espace public. Dès lors, le réel qui fait obstacle à la liberté ne se situe pas dans les choses mais dans les relations humaines marquées du sceau de la nécessité. La liberté est donc le fragile édifice de l’espace public qui doit toujours se heurter à cet obstacle.

 

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