Sujet et corrigé (terminales technologiques) : texte de Freud sur la tâche principale de la culture

Publié le par Bégnana

C’est précisément à cause de ces dangers dont la nature nous menace que nous nous sommes rapprochés et avons créé la civilisation qui, entre autres raisons d’être, doit nous permettre de vivre en commun. À la vérité, la tâche principale de la civilisation, sa raison d’être essentielle est de nous protéger contre la nature. On le sait, elle s’acquitte, sur bien des chapitres, déjà fort bien de cette tâche et plus tard elle s’en acquittera évidemment un jour encore bien mieux. Mais personne ne nourrit l’illusion que la nature soit déjà domptée, et bien peu osent espérer qu’elle soit un jour tout entière soumise à l’homme. Voici les éléments, qui semblent se moquer de tout joug que chercherait à leur imposer l’homme : la terre, qui tremble, qui se fend, qui engloutit l’homme et son œuvre, l’eau, qui se soulève, et inonde et noie toute chose, la tempête, qui emporte tout devant soi ; voilà les maladies, que nous savons depuis peu seulement être dues aux attaques d’autres êtres vivants, et enfin l’énigme douloureuse de la mort, de la mort à laquelle aucun remède n’a jusqu’ici été trouvé et ne le sera sans doute jamais. Avec ces forces la nature se dresse contre nous, sublime, cruelle, inexorable ; ainsi elle nous rappelle notre faiblesse, notre détresse, auxquelles nous espérions nous soustraire grâce au labeur de notre civilisation. C’est un des rares spectacles nobles et exaltants que les hommes puissent offrir que de les voir, en présence d’une catastrophe due aux éléments, oublier leurs dissensions, les querelles et animosités qui les divisent pour se souvenir de leur grand tâche commune : le maintien de l’humanité face aux forces supérieurs de la nature.

Freud

 

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

 

Questions

 

1 – Dégagez l’idée centrale et le mouvement général du texte.

2 – Expliquez :

a) Pourquoi le projet de maîtrise de la nature est-il qualifié par Freud d’ « illusion » ?

b) En quel sens la nature peut-elle être à la fois « sublime » et « cruelle » ?

c) Pourquoi la lutte contre les catastrophes est-elle qualifiée par Freud de « spectacle noble et exaltant » ?

3 – La tâche principale de la civilisation est-elle de nous protéger contre la nature ?

 

Corrigé

 

[Ce texte est extrait de L’avenir d’une illusion, ouvrage publié en 1927]

 

Pourquoi les hommes se rassemblent-ils et surtout pourquoi œuvrent-ils, ce qu’on nomme culture ou civilisation ? Tel est le problème que Freud tente de résoudre dans ce texte.

Le fondateur de la psychanalyse veut montrer que la fonction essentielle de la culture est de protéger l’homme de la nature. Or, les hommes ont aussi à régler la question de leurs relations mutuelles. Dès lors, on peut se demander si la culture a bien pour fonction principale la maîtrise toujours plus grande quoique infinie de la nature ou bien si elle a plutôt pour fonction essentielle de permettre à des groupes d’hommes voire à l’humanité tout entière de vivre pleinement ensemble.

 

L’extrait pose les dangers dont la nature nous menace comme point de départ explicatif pour rendre compte du fait que les hommes se rassemblent et créent la civilisation. Une telle explication suppose d’une part des hommes au départ isolés dans une sorte d’état de nature. Elle implique qu’ils perçoivent une nature dangereuse et qu’ensuite ils raisonnent et se mettent ensemble. Or, Freud affirme que la civilisation ou culture a aussi pour fonction de nous permettre de vivre en commun. Dès lors d’emblée le problème apparaît. Est-ce la protection vis-vis de la nature, ou bien l’être en commun, ou bien les deux, l’aspect principal de la culture ?

Freud opte pour la fonction de protection vis-à-vis de la nature. Il indique de façon générale que cette fonction est réalisée sur certains points et qu’elle le sera de mieux en mieux. Il nous fait donc part de sa foi au progrès sur ce plan. Toutefois, il s’oppose à ce qu’il nomme une illusion, à savoir la maîtrise totale de la nature. Personne dit-il n’a cette illusion pour son époque – et peut-être en va-t-il également de même pour la nôtre. Toutefois, il y a bien quelques personnes, même si elles sont peu nombreuses selon lui, qui espèrent que la nature soit un jour entièrement domptée par l’homme. On reconnaît là une forme particulièrement absolue du projet cartésien, plus modeste, qui était de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, VI° partie). Pourquoi une illusion, sinon parce qu’il s’agirait d’un désir irréalisable. Ce qui implique donc que la nature est toujours plus forte que l’homme.

 

Pour le montrer, Freud énumère les faits naturels qui, selon lui, empêchent de considérer comme possible la domination totale de la nature sur l’homme. Ce qui confirme alors qu’il s’agit là d’une illusion. De tels faits montrant en même temps en quoi la tâche principale de la civilisation reste entière et toujours la même. Le premier exemple est celui du tremblement de terre. S’il est vrai que l’homme est impuissant face à un tremblement de terre, il peut ne pas construire sur une zone sismique à partir du moment où il en reconnaît une, ni construire des immeubles qui sont des châteaux de cartes. Bref, le tremblement de terre frappe plus durement les hommes civilisés que ceux qu’on estime primitifs ou sauvages et qui peuvent reconstruire rapidement leurs modestes habitations. Est-ce alors la nature qu’il faut combattre ou la démesure humaine ?

Le second exemple est celui de l’eau qui noie et engloutit. Mais pourquoi construire près des côtes peut-on objecter à l’auteur ? Pourquoi s’installer là où on risque d’être noyé ? Et même aujourd’hui où le niveau de la mer monte, n’est-ce pas la mauvaise organisation des relations entre les hommes qui explique que leur œuvre est noyée ? De même la tempête détruit les bateaux qui s’aventurent en haute mer, jamais les canots de ceux qui empruntent de paisibles cours d’eau. Bref, les exemples de catastrophes naturelles qu’ils proposent ne sont entièrement probants.

L’exemple des maladies est plus intéressant. Freud rappelle que c’est depuis peu qu’elles sont comprises comme le fait d’attaque d’êtres vivants. Il fait référence à la révolution de Pasteur (1822-1895) qui a découvert les « microbes ». Ainsi c’est l’ignorance qui rendait les maladies immaîtrisables. La connaissance fait justement espérer qu’on puisse diminuer, voire détruire nombre de maladies. Dès lors, seule une connaissance absolue permettrait la maîtrise absolue de la nature. Bref, elle n’a de sens que pour Dieu et il est sûr que l’homme n’est pas Dieu.

Mais certaines maladies sont le fait des mœurs des hommes et non de la nature. Dès lors, il n’est pas évident que la nature soit dangereuse en elle-même et non l’homme et la façon dont il vit. À quoi s’ajoute que la façon dont les hommes se traitent les uns les autres est tout autant source de maladies. Dès lors, il n’est pas évident que la protection de la nature soit pour la culture une tâche plus importante que l’organisation des relations des hommes entre eux.

Enfin l’exemple de la mort quant à lui est probant. En effet, Freud fait remarquer non seulement que personne ne la maîtrise mais que personne ne peut la maîtriser. Si les croyants quant à eux admettent qu’ils peuvent avoir l’espérance de la résurrection, les athées qui le nient ne se voient pas réaliser la vie éternelle. Bref, la mort est l’événement naturel qui marque effectivement la limite absolue de la civilisation humaine. Mais justement, c’est à éviter que les hommes se l’infligent les uns les autres qu’il semble plus important d’y remédier car il y a moins de tremblements de terre et autres catastrophes que de guerre ou de révolutions.

 

Freud oppose alors les forces de la nature aux forces humaines et fait des différentes catastrophes qu’il a énuméré ce qui rappelle aux hommes leur tâche essentielle. Cette nature, il nous la présente de façon apparemment contradictoire. Elle est à la fois sublime et cruelle. Or, est sublime ce qui produit sur nous une forte émotion en fonction de sa grandeur. Si la nature est sublime, nous l’admirons en ce sens. Par contre, est cruel ce qui exerce sur autrui une méchanceté gratuite, bref, qui prend plaisir à faire souffrir les autres. De ce point de vue, penser que la nature est cruelle, c’est la personnifier indûment, car, comment pourrait-elle sauf à la concevoir comme une sorte de déesse, être cruelle ? Mais pour nous, tout se passe comme si elle l’était puisque les catastrophes naturelles sont douloureusement vécues et proviennent de sa grandeur et de la supériorité absolue de sa force. On comprend alors le sens de ces deux qualificatifs qui montrent par contraste notre petitesse. De même, la nature est inexorable, ce en quoi elle n’est pas une personne qui pourrait agir librement et faire autrement. Parce que l’homme donc se révèle faible par rapport à la nature, ses difficultés avec elle manifestent la tâche essentielle de la civilisation.

C’est pourquoi enfin Freud présente la lutte contre les catastrophes naturelles comme un « spectacle noble et exaltant ». En effet, les hommes dans de telles circonstances, mettent de côté selon l’auteur tout ce qui les oppose et s’unissent pour réussir leur lutte. Si le spectacle est noble c’est en tant qu’il montre ce qu’il y a de meilleur en l’homme. Et s’il est exaltant, c’est en tant qu’il donne la volonté de participer à cette œuvre. Or, pour que les hommes s’adonnent à cette tâche, encore faut-il qu’ils s’unissent. Sans cette union, leur tâche principale selon Freud n’est pas possible. Lui-même note qu’ils doivent oublier tout ce qui les oppose. Or, la tâche qu’il qualifie de principale n’est pas la première mais la seconde. Et sans l’union, c’est-à-dire si les hommes ne commençaient par s’unir, les hommes ne pourraient ni lutter contre la nature, ni réparer les dommages qu’eux-mêmes créent. Dès lors, il n’est pas illégitime de penser que par tâche principale, Freud n’entend pas la tâche la première, mais celle qui est la condition pour que les hommes puissent continuer à exister sur terre.

 

Disons pour finir que le problème dont traite l’auteur dans ce texte est celui de savoir quelle est la fonction principale de la civilisation ou de la culture comme on voudra dire, à savoir est-ce d’unir les hommes ou est-ce de permettre aux hommes d’affronter la nature. L’union entre les hommes apparaît comme essentielle en ce sens que sans elle, les hommes ne pourraient lutter contre la nature. Mais Freud énumère tous les obstacles naturels qui montrent que les hommes ne pouvant dominer la nature, leur union n’est pas le but de la culture, mais la préservation de leur existence face à une nature parfois destructrice de leur but. On a pu toutefois voir en quoi l’union entre les hommes et le travail pour qu’ils ne se détruisent pas entre eux et une tâche parfois tout aussi importante.

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