Sujet et corrigé d'une dissertation : Entre croire et savoir, y a-t-il une différence de nature ?

Publié le par Bégnana

On oppose souvent le savant au religieux. Et le procès en 1633 de Galilée (1564-1642) pour avoir soutenu que la Terre se meut autour d’elle-même et autour du Soleil en est un des symboles. On oppose tout autant le savant à l’homme ordinaire. Est-ce à dire qu’entre croire et savoir, il y a une différence de nature ?

Il est vrai qu’entre l’homme de foi, voire l’homme ordinaire qui croit que tel événement va se produire ou que telle idée est meilleure qu’une autre et le savant capable de bouleverser les idées apparemment les mieux établies, la différence paraît être de nature. Tout se passe comme si savoir, c’était refuser absolument de croire.

Il n’en reste pas moins vrai qu’il ne paraît pas possible de savoir sans s’appuyer sur des croyances. Après tout, Galilée était catholique. Dès lors, savoir n’est-ce pas prouver ce qu’on croit ou tout au moins à partir de ce qu’on croit ?

On peut donc se demander s’il est véritablement possible d’établir une différence de nature entre croire et savoir et alors sur quelle base.

Faut-il admettre que croire c’est se contenter de se représenter l’apparence ce qui se distingue en nature du savoir, qui vise à se représenter le vrai et le réel ? Ou bien est-ce que savoir est un certain degré du croire et alors lequel ? Ou bien est-ce que croire n’est pas plutôt se représenter ce qui est valable dans la pratique alors que savoir se distingue par nature en tant que c’est chercher à se représenter le réel, abstraction faite de la pratique ?

 

Croire comme savoir implique de tenir pour vrai une proposition, une doctrine, voire un fait. Et pourtant, ils diffèrent en nature. C’est que croire implique de tenir pour vrai sans preuve et même sans chercher de preuve alors qu’au contraire, savoir implique d’avoir au moins une preuve. C’est ainsi que celui qui croit, même lorsqu’il sait qu’il croit et donc qu’il n’y a pas de raison objective de sa croyance, mais seulement une raison subjective pour reprendre l’analyse kantienne de la Critique de la raison pure (1781, 1787), devrait ne pas croire mais douter réellement. C’est qu’en effet s’il est vrai que celui qui « croit que… » a conscience que ce qu’il affirme peut ne pas être vrai, il n’en reste pas moins vrai qu’il donne son assentiment. Je crois qu’il fera beau. Peut-être parce qu’au fond je désire aller à la plage. Voilà pour le motif subjectif. En toute rigueur, puisque je ne suis pas météorologue, je dois suspendre mon assentiment. Et pour savoir, il faut justement remettre en cause ses croyances, même lorsqu’elle s’appuie sur une expérience. Ainsi Claude Bernard (1813-1878) dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865) donne un exemple intéressant. Il recherchait le cheminement du sucre provenant de l’alimentation chez les animaux. Il donne du sucre à un chien et en trouve dans son foie. Il n’en conclut pas que c’est le sucre qu’il a donné. Il examine le foie d’un autre chien à qui il n’a donné aucune alimentation sucrée. Et surprise ! Il en trouve. C’est parce qu’il n’a pas cru, c’est parce qu’il a refusé de croire, qu’il a fini par découvrir la fonction glycogénique du foie, source des recherches médicales sur le diabète. Mais si croire et savoir s’opposent comme attitude, n’y a-t-il pas une simple différence de degré quant à l’appréhension de l’objet ?

En fait, croire implique de s’en tenir à l’apparence alors que savoir implique de chercher le réel par opposition à l’apparence. C’est pour cela qu’on croit sur la base d’une expérience routinière, celle qui nous conduit à obéir comme un élève à ce qui se montre alors que le savant, tel le physicien que décrit Kant dans la préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure (1787) interroge la nature en la forçant à répondre à ses questions. On peut illustrer cette opposition entre le croire qui s’en tient à l’apparence et le savoir qui vise le réel avec l’allégorie de la caverne que propose Platon au livre VII de La République. Des hommes enchaînés au fond d’une caverne regardent un mur où se reflètent les ombres d’objets fabriqués qui sont portés derrière eux et qu’éclaire un feu lointain. Ces hommes ont des croyances. Certains même arrivent à deviner plus vite que les autres quelles ombres vont arriver. Ils s’en tiennent à des régularités routinières. Mais aucun ne pense qu’il ne s’agit là que d’apparences. Tel est le lieu de la croyance. À l’opposé, savoir, c’est rompre avec les apparences pour chercher le réel véritable. C’est rompre avec les croyances pour se tourner vers la source même de tout savoir que Platon nomme dans le livre VII de La république (517c), la « forme du Bien ». Il y a donc bien une différence de nature entre croire et savoir.

Cependant, croire se trouve sur le même plan que savoir puisqu’il s’agit de représentation. Et surtout, savoir repose en dernier lieu sur l’acceptation d’un principe anhypothétique (Platon, La république, livre VI, 510b ; 511b) qu’on ne peut pas prouver. Il faut donc y croire. Dès lors, savoir n’est-ce pas un degré de croire ? Un degré peut-être supérieur, mais quel degré ? Car, comment comprendre qu’on oppose aussi croire et savoir ?

 

La présence de la preuve n’est pas décisive, sans quoi il faudrait conclure à l’impossibilité du savoir. En effet, la dimension de croyance est toujours présente dans la preuve, soit sous la forme d’une croyance dans les principes, c’est-à-dire des points de départ admis, soit même dans une certaine affirmation. Par exemple l’historien doit bien avoir foi dans ses documents. De même, le physicien ou le biologiste croit en ce qu’il voit. Il s’appuie sur des données qu’ils ne peuvent interroger. C’est pour cela que Wittgenstein, dans De la certitude (posthume, 1969), montrait qu’il n’est pas possible au véritable savant de refuser toutes les croyances. Dans une expérience de laboratoire, comment douter par exemple de la couleur que l’on voit (cf. De la certitude, 524) ? C’est la raison pour laquelle le savoir est un degré du croire. La différence est que le croire ordinaire n’utilise aucune preuve. Savoir, c’est croire une proposition, une doctrine ou théorie ou un fait parce qu’on possède un ensemble de preuves. Ainsi la plupart des hommes croient à notre époque que la Terre est sphérique. Pour les savants, c’est une bonne image dans nombre de cas de la forme de la Terre qui est plus compliquée parce que certaines preuves montrent que c’est à peu près sa forme. Et il y a bien opposition entre croire et savoir dans la mesure où ce n’est pas pour les mêmes raisons que le savant croit que la Terre est ronde, soit de façon approximative et l’homme du commun le croit parce qu’on lui a dit que c’était une vérité scientifique. Mais alors, s’il n’y a qu’une distinction de degré entre croire et savoir, qu’en est-il alors de la réalité ?

En effet, le savoir peut se définir la représentation juste ou adéquate avec la réalité. C’est pour cela selon Platon dans le Gorgias (454c-e) que le savoir est toujours vrai alors qu’une croyance peut être vraie ou fausse. Et lorsqu’il veut définir le savoir, Platon est amené finalement à examiner l’idée qu’il est une croyance vraie justifiée, notamment dans le Théétète (201d). Précisément, si on nie la différence de nature entre croire et savoir, une telle définition paraît acceptable. Or, la croyance, si elle a affaire à l’apparence, n’a pas affaire à rien. L’apparence est quelque chose. Ce qu’elle est, c’est d’être l’apparence d’une réalité. Et cette apparence est l’objet d’une croyance qui peut être vraie ou fausse. Dès lors, savoir, c’est se représenter dans sa vérité une réalité ou une apparence comme telle. Mais comme savoir repose sur une croyance, disons que la réalité par rapport au savoir peut elle-même être une apparence pour un savoir supérieur. C’est donc dire que la réalité n’est qu’une apparence mieux réglée que les apparences ou plutôt une future apparence pour une autre réalité et ainsi de suite. Ainsi Anaximandre avait bien un savoir lui qui croyait que la Terre est comme une sorte de tambour, même si le savoir après lui a permis de concevoir que la Terre était ronde. On comprend là encore en quoi savoir est un degré supérieur du croire, degré qui peut indéfiniment croître.

Cependant, il arrive bien souvent que le savoir n’arrive en aucune façon à se substituer à une croyance, même si elle est fausse. N’est-ce pas qu’entre croire et savoir il y a bien une différence de nature parce que croire n’est pas vraiment concerné par la représentation du réel comme l’est le savoir ? N’est-ce pas que croire a plutôt à voir avec l’action alors que savoir se dit plutôt d’une représentation de la réalité qui n’est pas nécessaire soucieuse d’agir ?

 

Croire, c’est moins affirmer la vérité de quelque chose qu’adhérer à un groupe social. Telle est la nature du préjugé, cette forme de croyance qui implique de ne pas chercher à discuter ou à s’immuniser contre toute discussion. Mais finalement il en va de même de toute croyance. On dit bien, “je crois que” comme s’il y avait un doute, mais ainsi on s’affirme. Croire, ce n’est nullement émettre une hypothèse et pourtant le doute semble dans les deux cas présents. C’est que celui qui dit “je crois que …” soutient à la fois qu’il n’a pas de preuves à proprement parler qui justifie la proposition qu’il avance mais qu’il s’estime en droit de l’affirmer comme une vérité. On retrouve l’idée kantienne de fondement subjectif de la croyance. Disons alors que ce qui fait la croyance, c’est sa valeur pour agir. Le caractère purement social de la croyance se montre dans la conversation la plus ordinaire. “Je crois qu’il va faire beau” dira-t-on alors qu’on n’est pas du tout météorologue. Et on affirme ainsi cette croyance pour la proposer à celui à qui on s’adresse, nullement en vue d’une affirmation. On s’opposera éventuellement à qui soutient le contraire. Dès lors, c’est le combat que les sophistes et les rhéteurs de l’antiquité ont tenté de codifier. Combat où il s’agit de prééminence dans le groupe social. L’affirmation d’une croyance, c’est l’opposition à une autre qui me range dans un groupe, voire qui vise à exhiber une prétendue originalité par rapport au groupe. Bref, ce qu’on affirme dans la croyance, c’est moins une proposition que soi. De quoi donc est-il question dans la croyance ?

La réalité de la croyance c’est la société, la réalité du savoir c’est ce qui fait abstraction de la société ou la considère comme une chose. On peut dire que la réalité de la croyance c’est la société comme le montrent les procès d’impiété. Ce qu’on reprochait ainsi à Socrate si l’on en croit certains dialogues de Platon comme l’Euthyphron, l’Apologie de Socrate, voire le Criton, c’est de ne pas croire aux Dieux de la cité. Exiger ainsi de croire, c’est donc manifester que la croyance est en quelque sorte une obligation sociale, c’est-à-dire l’obligation de montrer son attachement à la société. Des deux étymologies que l’Antiquité a attribué à religion, “relegere”, c’est-à-dire relire et “religare”, c’est-à-dire relier, retenons donc la seconde. On peut l’interpréter comme impliquant moins le lien de l’homme à Dieu que pense celui qui a la foi, que le lien des hommes entre eux par l’intermédiaire des Dieux ou tout au moins des figures du sacré auxquels ils croient. Si à notre époque, les Dieux ont quelque peu disparu, la République ou la laïcité jouent le rôle des Dieux, c’est-à-dire des croyances quasi obligatoires pour être considéré comme un bon citoyen. Au contraire, savoir, c’est chercher à se représenter ce qui est en vérité. On comprend qu’en cherchant à savoir si ceux qui passaient pour sages l’étaient vraiment pour déterminer si l’oracle de Delphes avait raison de le déclarer l’homme le plus sage, Socrate se montrait réfractaire aux croyances communes. Comme Platon lui fait dire dans l’Apologie, il croit autrement qu’eux. Si donc croire implique de ne pas remettre en cause ce qu’on croit, c’est finalement parce que croire nous inscrit dans la relation sociale.

 

Somme toute, le problème était de savoir s’il y a ou non une différence de nature entre croire et savoir. Or, du point de vue de la recherche de la vérité, la différence entre croire et savoir n’est pas une différence de nature comme on pourrait le penser, mais une simple différence de degré parce qu’il y a toujours des éléments de croyance dans le savoir, soit au niveau des principes, soit au niveau des présupposition inaperçues qui rendent indirectement possible la recherche. Il n’est pas possible de tout remettre en cause. C’est pour cela que la différence de nature entre croire et savoir se situe au niveau de la pratique. Dans le savoir, croire est toujours vraiment provisoire. Par contre, dans la pratique, croire, c’est ce qui permet d’assurer des relations avec les autres. C’est donc la condition de l’activité sociale.

Vouloir remplacer croire par savoir comme souvent l’a prôné la philosophie n’est-il pas alors une illusion ?

 

 

Publié dans Sujets L ES S

Commenter cet article