Sujet (terminales technologiques) : Durkheim La société cultive l'individu

Publié le par Bégnana

De ce qu’un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre. Au contraire, les résultats de l’expérience humaine se conservent presque intégralement et jusque dans le détail, grâce aux livres, aux monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de génération en génération, à la tradition orale, etc. Le sol de la nature se recouvre ainsi d’une riche alluvion qui va sans cesse croissant. Au lieu de se dissiper toutes les fois qu’une génération s’éteint et est remplacée par une autre, la sagesse humaine s’accumule sans terme, et c’est cette accumulation indéfinie qui élève l’homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même. Mais, tout comme la coopération dont il était d’abord question, cette accumulation n’est possible que dans et par la société. Car pour que le legs de chaque génération puisse être conservé et ajouté aux autres, il faut qu’il y ait une personnalité morale qui dure par-dessus les générations qui passent, qui les relie les unes aux autres : c’est la société. Ainsi l’antagonisme que l’on a souvent admis entre la société et l’individu ne correspond à rien dans les faits. Bien loin que ces deux termes s’opposent et ne puissent se développer qu’en sens inverse l’un de l’autre, ils s’impliquent. L’individu, en voulant la société se veut lui-même. L’action qu’elle exerce sur lui, par la voie de l’éducation notamment, n’a nullement pour objet et pour effet de le comprimer, de le diminuer, de le dénaturer, mais au contraire, de le grandir, et d’en faire un être humain.

Durkheim

 

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

 

Questions

 

1) Dégagez l’idée principale et les articulations du texte.

2) Expliquer :

a) « Le sol de la nature se recouvre ainsi d’une riche alluvion qui va sans cesse croissant. »

b) « il faut qu’il y ait une personnalité morale qui dure par-dessus les générations qui passent, qui les relie les unes aux autres : c’est la société. »

3) L’éducation sociale est-elle toujours profitable à l’individu ?

 

[Ce texte est extrait d’un livre posthume de Durkheim, Éducation et sociologie, qui regroupe des leçons données entre 1902 et 1911. L’ouvrage a été publié en 1922]

 

Corrigé

 

On se plaint souvent de la société parce qu’on pense qu’elle nous impose des contraintes. On rêve de solitude sur quelque île déserte. Et pourtant, sans la société, que serions-nous ? Peut-être ne serions-nous même pas humains. Ainsi la société et l’individu s’opposent-ils vraiment ?

Tel est le problème que Durkheim résout dans ce texte. L’auteur veut montrer que c’est à la société que l’individu doit son humanité. Or, chaque société modèle ses membres selon un modèle qu’elle leur impose. Dès lors, on peut se demander si l’éducation sociale est toujours profitable à l’individu.

 

L’auteur oppose l’animal à l’homme du point de vue de la transmission de l’acquis. En effet, il admet que l’animal peut apprendre grâce à l’expérience. C’est ce que nous montre notamment le dressage. Mais ce que l’animal a appris, il n’en conserve et n’en transmet presque rien. Par contre, selon Durkheim, chez l’homme, presque tout ce qui est acquis par l’individu se conserve et se transmet. Pour prouver cette opposition, Durkheim énumère alors tout ce qui permet la conservation de cet acquis chez l’homme, à savoir « grâce aux livres, aux monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de génération en génération, à la tradition orale, etc. ». On remarquera dans cette énumération d’une part le rôle des objets fabriqués qui conservent les connaissances, d’autre part le rôle de la transmission directe indiquée par la tradition orale qui suppose le langage et enfin le fait que l’énumération demeure ouverte. On remarquera surtout qu’il n’y a rien de tels chez les animaux. Ils en sont donc réduits à la seule imitation que Durkheim n’indique pas ou à une sorte de transmission d’individu à individu.

Pour préciser sa pensée, Durkheim propose une métaphore : « Le sol de la nature se recouvre ainsi d’une riche alluvion qui va sans cesse croissant. » L’alluvion se dit d’un dépôt laissé par une eau sur les bords d’un fleuve ou un estuaire. Elle peut favoriser l’agriculture. Elle est implicitement comparée ici à la culture accumulée par les hommes qui s’ajoute à ce qui est naturel en l’homme et l’enrichit. Suivant la vieille métaphore de la culture qui, étymologiquement, est le soin accordé aux plantes, Durkheim veut montrer que le processus d’accumulation culturel est lui-même naturel. Il commente en quelque sorte sa métaphore en indiquant que ce qui augmente c’est la sagesse et il l’oppose à sa possible disparition. Or, c’est ce qui se passe chez l’animal où presque rien ne survit de l’acquis. Durkheim en déduit que cette accumulation fait non seulement la différence de l’homme et de l’animal mais fait que l’homme ne reste pas identique à lui-même mais peut s’élever au dessus de lui-même. Par là la différence apparemment purement quantitative est qualitative ou d’essence.

Ainsi, la culture pour Durkheim permet à l’individu d’avoir ses caractéristiques humaines. De ce point de vue, l’éducation sociale n’apparaît pas opposée à l’individu. Au contraire, elle le rend humain et lui permet de progresser.

Toutefois, qu’est-ce qui dirige l’éducation si ce n’est la société ? Celle-ci n’a-t-elle pas des fins opposées à celles de l’individu ?

 

En effet, Durkheim oppose à l’idée selon laquelle l’éducation pourrait aller d’individus à individus la nécessité d’une continuité et donc d’une réalité qui permet cette continuité. Il rappelle d’abord qu’il ne peut y avoir de coopération entre les individus qu’à la condition qu’il y ait société. Cela veut dire non seulement que la coopération, c’est-à-dire le fait d’agir avec les autres et pour les autres, n’est possible que s’il y a des relations non conflictuelles mais également s’il y a une réalité qui préexiste aux individus : c’est la société. Quel rôle joue-t-elle dans la transmission de l’acquis ? Quelle est la réalité de la société ?

Durkheim nous l’indique dans la phrase suivante : « il faut qu’il y ait une personnalité morale qui dure par-dessus les générations qui passent, qui les relie les unes aux autres : c’est la société. » Selon lui, la société assure la continuité entre les générations. Elle ne se réduit donc pas à la succession des générations. En effet, chaque génération pourrait détruire ou annihiler ce qu’elle produit. Elle doit donc se sentir lier aux générations antérieures et aux générations postérieures. Le lien entre les générations doit leur être supérieur. Et c’est ce lien qui constitue la société selon l’auteur. Elle est donc une personnalité morale supérieure et différente des individus. Il faut comprendre par personnalité morale d’une part l’unité que confère le statut de personne mais d’autre part qu’il ne s’agit pas là d’une unité physique. On peut penser à la notion juridique de personnalité morale qu’on admet pour les entreprises par exemple. Les membres de la société n’ont pas la relation physique des membres du corps. C’est pour cela que la réalité de la société est celle de la personnalité morale tout en étant une réalité qui permet aux générations successives de recueillir le fruit du travail des précédentes et de transmettre aux suivantes leurs œuvres.

Or, n’est-ce pas ce qui fait que l’éducation sociale peut s’opposer à l’individu et ne pas lui être profitable en ce qu’elle visera surtout la conservation de la société et non l’épanouissement de l’individu ?

 

Durkheim s’inscrit en faux par rapport à l’antagonisme entre société et individu. Dès lors, l’éducation que la société imprime à l’individu est pour lui toujours bénéfique. Pour le montrer, il indique qu’en voulant la société, l’individu se veut lui-même. La preuve en est que la société, par l’éducation, veut non pas diminuer l’individu, mais le grandir. Mais comment comprendre que l’individu puisse ne pas vouloir la société ?

Car, si Durkheim a raison, la question ne devrait même pas se poser. Si la société permet effectivement à l’individu d’acquérir ce qui a été conservé et accumulé pendant de nombreuses générations, elle peut aussi assigner à l’individu des fins qui ne sont pas les siennes. Or, l’individu, puisqu’il peut réfléchir, peut estimer que la société dans laquelle il vit, exige de lui des actes ou des pensées qui sont contraires à ce qu’il estime juste. Une société qui ne permet pas la contestation aura donc une éducation contraignante. Elle cherchera à plier l’individu aux seules exigences sociales sans lui laisser la possibilité de poursuivre ses fins à lui. C’est ce type de société qui donne lieu à l’opposition entre éducation sociale et individu et qui fait que l’éducation sociale peut ne pas être profitable à l’individu.

 

En un mot, le problème était de savoir si l’éducation qui a pour source la société, est toujours profitable à l’individu. On a vu que Durkheim montre que la société a un rôle fondamental dans le développement de l’humanité de l’individu. Elle lui assure la transmission des savoirs et savoir-faire acquis par de multiples générations et lui ouvre donc la possibilité d’un développement infini. Toutefois, contrairement à ce que soutient Durkheim, l’éducation sociale n’est pas toujours profitable à l’individu lorsqu’il vit dans une société qui fait de l’individu un simple moyen et ne lui permet pas de poursuivre ses propres fins.

 

 

 

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